La fin

By Tristan Corbière

Written 1873-01-01 - 1873-01-01

Eh bien, tous ces marins — matelots, capitaines,

Dans leur grand Océan à jamais engloutis…

Partis insoucieux pour leurs courses lointaines

Sont morts — absolument comme ils étaient partis.

Allons ! c'est leur métier ; ils sont morts dans leurs bottes !

Leur boujaron au cœur, tout vifs dans leurs capotes…

— Morts… Merci : la Camarde a pas le pied marin ;

Qu'elle couche avec vous : c'est votre bonne-femme…

— Eux, allons donc : Entiers ! enlevés par la lame !

Ou perdus dans un grain…

Un grain … est-ce la mort ça ? la basse voilure

Battant à travers l'eau ! — ça se dit encombrer…

Un coup de mer plombé, puis la haute mâture

Fouettant les flots ras — et ça se dit sombrer.

— Sombrer — Sondez ce mot. Votre mort est bien pâle

Et pas grand'chose à bord, sous la lourde rafale…

Pas grand'chose devant le grand sourire amer

Du matelot qui lutte. — Allons donc, de la place ! —

Vieux fantôme éventé, la Mort change de face :

La Mer !…

Noyés ? — Eh allons donc ! Les noyés sont d'eau douce.

— Coulés ! corps et biens ! Et, jusqu'au petit mousse,

Le défi dans les yeux, dans les dents le juron !

A l'écume crachant une chique râlée,

Buvant sans hauts-de-cœur la grand' tasse salée…

— Comme ils ont bu leur boujaron . —

— Pas de fond de six pieds, ni rats de cimetière :

Eux ils vont aux requins ! L'âme d'un matelot

Au lieu de suinter dans vos pommes de terre,

Respire à chaque flot.

— Voyez à l'horizon se soulever la houle ;

On dirait le ventre amoureux

D'une fille de joie en rut, à moitié soûle…

Ils sont là ! — La houle a du creux. —

— Écoutez, écoutez la tourmente qui beugle !…

C'est leur anniversaire — Il revient bien souvent —

O poète, gardez pour vous vos chants d'aveugle ;

— Eux : le De profundis que leur corne le vent.

… Qu'ils roulent infinis dans les espaces vierges !…

Qu'ils roulent verts et nus,

Sans clous et sans sapin, sans couvercle, sans cierges…

— Laissez-les donc rouler, terriers parvenus !