La Flèche

By Théodore Banville

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Germains ! venus de vos royaumes

Avec un détestable espoir,

Voyez-vous ce chœur de fantômes

Qui semblent sortir du ciel noir ?

Blêmes sur les vagues ténèbres,

Ils souffrent d'horribles tourments

En voyant vos exploits funèbres,

Et ce sont les grands Allemands !

C'est Herder et c'est Kant, génies

Parmi le peuple des esprits ;

C'est Lessing, dont vos gémonies

Excitent le noble mépris ;

C'est Goethe, dont le front splendide

Sur vous comme un astre avait lui,

Qui de son regard de Kronide

Vous foudroie, et c'est, après lui,

Ce roi d'une foule éternelle,

Ce pur, ce glorieux Schiller

Baissant jusqu'à vous sa prunelle

D'où jaillit un farouche éclair.

O Germains ! que vos rois se louent

De recoudre leurs vieux États :

Ces divins spectres désavouent

Leurs lauriers et leurs attentats !

Et lui, ce poëte lyrique

Dont la Muse avait déchiré

Toute leur pourpre chimérique ;

Lui, le Prussien libéré,

Heine, le fils d'Aristophane,

Sous le succès empoisonneur

Voit, comme une fleur qui se fane,

Se sécher votre antique honneur !

Et, comme vos hommes de proie

Vantent leur triomphe, — si laid !

En son inextinguible joie

Il en rit, comme un dieu qu'il est !

Puis le front tourné vers la horde

Que mènent monsieur de Bismarck

Et son vieux maître, il tend la corde

Effrayante de son grand arc,

Et, visant à leurs cœurs de glace,

Vengeur dédaigneux et serein,

De sa main charmante il y place

Une flèche, lourde d'airain.

Ou si ce n'est lui, c'est son ombre

Qui fait cet exploit d'Apollon.

Archer vainqueur, sur le tas sombre,

Plus rapide qu'un aquilon,

Il lance la Rime avec joie,

En secouant ses cheveux roux,

Et dans l'air s'envole et flamboie

Le messager de son courroux.

Ah ! vos maîtres à l'âme sèche !

Ils emporteront dans leur chair

Le dard aigu de cette flèche

Jusqu'au pays qui leur est cher !

Les conquérants, bouchers en fête,

Se plaisent au charnier sanglant,

Mais le justicier, le poëte

Leur décoche le trait sifflant,

Et c'est pour toujours qu'il les blesse !

La morsure du fer vermeil

S'empare d'eux et ne leur laisse

Jamais ni repos ni sommeil.

Éternel outil de martyre,

Même dans le songe enflammé,

La cruelle flèche du Rire

Accroît leur mal envenimé,

Et la puissante main d'Hercule

Ne leur ôterait pas du flanc

Le dard terrible et ridicule

Qu'ils teignent toujours de leur sang.