La floraison guerrière

By Hippolyte Baye

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Au soleil pâlissant, entre quatre murailles

Qui protègent la paix des morts,

Dans un angle où la terre a laissé ses entrailles

S'ouvrir aux vaincus du dehors,

Voyez quelques soldats pénètrent en silence,

Courbés sur un obscur fardeau.

Un haillon éploré dans leurs pieds se balance,

De la mort triste et vain rideau.

Le gazon soulevé, comme un flot sur les ondes,

Dans l'air un instant suspendu,

Sur l'étroite limite où se touchent deux mondes,

Docile au signal attendu,

Retombe ; — et la lueur vague du crépuscule

Flotte encor dans l'éther pâli

Que déjà sur les flancs du nouveau monticule

S'asseoit le ténébreux oubli.

Oui, soldat inconnu, les Voix confraternelles,—

Les voix qui, naguère, en trinquant

Sous les festons vineux des pendantes tonnelles

T'offraient un verre provoquant,

De tes traits disparus se souviendront à peine !

A peine, pauvre fantassin,

Ton départ s'est-il vu dans cette ruche humaine,

Comble d'un éternel essaim.

Un étranger se glisse en ta cellule vide.

Il dort où ton bras désarmé

Te berçait dans la nuit, de jours encore avide,

Peut-être heureux, peut-être aimé. —

Demain quand les clairons, émules de l'aurore,

Demain quand les tambours, battants,

Troublant de l'escalier la spirale sonore,

Chasseront les songes flottants,

Ton ombre, errante autour des murs de la caserne,

A ton rang pourra voir demain,

L'autre puiser la poudre ardente à ta giberne

Et briller ton arme à sa main. '

— Ainsi meurt le soldat. Sa courte renommée

Tombe avec les rayons du jour ;

Pour pleurer ses enfants, il faudrait à l'armée

Trop de larmes et trop d'amour.

Ce n'est pas une mère à la molle tendresse.

Sur ses fils morts son cœur courbé

N'épanche pas les flots d'une longue tristesse,

Comme l'antique Niobé.

Mais, imitant de Sparte une fière matrone,

Elle offre aux autels infernaux

Leurs mânes refroidis et, redoublant l'aumône,

Enfante des guerriers nouveaux.

Quand, au mois radieux l'arbuste se déflore,

Sous les coups lointains d'un enfant,

Une sève nouvelle aussitôt vient éclore

A son front vert et triomphant.

Ainsi, lorsque la Mort crible, dans sa colère,

Les régiments épanouis,

On voit poindre sans fin la sève populaire

Sur les germes évanouis.