La forêt

By Edmond Rostand

Written 1893-01-01 - 1893-01-01

La Nature, par qui souvent nous sommes tristes,

Nous tous qui l'adorons, les rêveurs, les artistes,

— Tandis que jour et nuit nous nous évertuons

A vouloir l'exprimer, et que nous nous tuons

Au labeur de fixer son image impossible,

Nous regarde souffrir et demeure impassible.

Donc, j'étais amoureux de la grande forêt.

Son sauvage parfum fort et doux m'enivrait ;

Il me fallait ses chants d'oiseaux et ses murmures ;

Et, la nuit, je rêvais d'elle, de ses ramures,

Des bouquets nuptiaux que font ses aubépins,

De ses fourrés touffus et peuplés de lapins

Dont on voit brusquement fuir les petits derrières,

Des morceaux de ciel bleu plafonnant ses clairières…

Je l'aimais. Cet amour m'avait pris tout entier

Le jour que j'avais fait un pas dans le sentier

Qui la traverse toute en partant de l'orée.

Je l'avais aussitôt follement adorée.

On y voyait fleurir de grandes, grandes fleurs !

On y sentait un tas de si bonnes odeurs !

Et, le soir, quand chantaient les brises étouffées,

Des endroits noirs semblaient habités par les fées !

On avait peur. Enfin ma tête s'égarait…

Et j'étais amoureux de la grande forêt !

Mais amoureux vraiment, amoureux de ses sources,

De ses ruisseaux croisant dans l'ombre mille courses,

De ses mousses, de ses insectes voltigeant,

De ses feuillages verts, bleu foncé, gris d'argent,

Des enchevêtrements épineux de ses haies,

De ses murons, de ses framboises, de ses baies,

De sa mystérieuse et solennelle paix ;

Puis aussi de ses coins dans les taillis épais,

De ses coins retirés qui semblent des alcôves

Avec des lits fleuris de petites fleurs mauves !

Et j'aimais les sentiers même où l'on a des peurs

Quand les bras sarmenteux des arbustes grimpeurs

Viennent en s'étirant vous accrocher la manche,

Où l'on se croit suivi soudain quand une branche

Vous fait, malicieuse, un brusque frôlement,

Et vient vous chatouiller dans le cou, drôlement !

J'aimais cette forêt.

Bien souvent le poète

S'éprend ainsi, se met une folie en tête

Dont il souffre beaucoup, mais qui dure fort peu

Lorsqu'il la satisfait pleinement, lorsqu'il peut

Posséder cette idée ou cet objet qu'il aime,

Et lui faire un enfant, c'est-à-dire un poème.

C'est ainsi que j'aimais. Je mourais du désir

De prendre la forêt dans mes vers, de saisir

Son charme, son parfum, son silence, et de rendre

L'émoi dont m'emplissaient un feuillage vert tendre,

Une source, un recoin moussu, quelque oiselet

Qui le long du sentier, par terre, sautelait,

Un rayon qui glissait dans le feuillage sombre,

Et la fraîcheur exquise, et le murmure, et l'ombre…

Je mourais du désir d'exprimer tout cela !

C'est pourquoi je me dis : « Je serai toujours là

Dans la forêt, notant le moindre frisson d'aile.

Je viendrai chaque jour me remplir les yeux d'elle,

Tâcher de lui voler de sa beauté, m'asseoir

Sur le même arbre mort, s'il le faut, chaque soir,

Tant que je n'aurai pas bien traduit son mystère

Et cette forte odeur de feuillage et de terre

Qu'elle sent. Je veux bien me priver de sommeil :

Mais je la surprendrai, la gueuse, à son réveil,

Pour bien voir quelles sont à l'aurore ses teintes,

De quel vert plus brillant ses feuilles sont repeintes,

Et comment la rosée à leur bout vient perler,

Et comment tous les plus vieux arbres font trembler,

Dans l'azur matinal, des cimes toutes roses ! »

Oui, mon rêve, c'était de traduire ces choses,

Mais malgré mes efforts je ne le pus jamais !

Je ne possédai pas la forêt que j'aimais !

Et mon amour devint alors de la souffrance.

Je fus pris tout d'un coup d'une désespérance

Affreuse. Et comme, un jour, pour la dernière fois,

Assis dans la fraîcheur exquise d'un sous-bois,

Je voulais découvrir les mots exacts pour dire

L'églantier qui fleurit, la brise qui soupire,

Le mystère si calme et frais du clair-obscur,

Les petits airs penchés des clochettes d'azur

Qui se livrent, sans doute, à quelque babillage,

Et les sourires bleus du ciel dans le feuillage,

Le soleil qui parfois en rais semble pleuvoir,

Je me mis à pleurer de ne pas le pouvoir !

J'étais vaincu, brisé ! Soudain, tout mon courage

S'en allait ! Je pleurais d'impuissance et de rage !

Je pleurais, suffoqué de douleur, étouffant

D'un de ces gros chagrins de poète et d'enfant !

Et les branches étaient doucement frémissantes,

Et jamais les oiseaux cheminant dans les sentes

N'avaient été plus gais, les merles plus siffleurs.

Au-dessus de mon front passaient des vols ronfleurs

D'abeilles, de frelons… J'étais couché dans l'herbe :

Et je la sentais douce, odorante. Et, superbe,

Sans savoir que pour elle un homme sanglotait,

La forêt verdoyait, fleurissait et chantait !

La Nature est toujours la grande indifférente ;

De tous les maux humains elle reste ignorante.

Souvent les malheureux l'ont maudite, en voyant

Qu'elle, les regardait en ne s'apitoyant

Jamais, et que devant leurs souffrances cruelles

Ses fleurs gardaient leur joie et fleurissaient plus belles,

Et qu'elle n'était rien qu'un merveilleux décor !

Mais, pour nous qui l'aimons, c'est bien plus dur encor,

Pour nous, ses amoureux, les peintres, les poètes,

Puisque enfin nos douleurs par elle nous sont faites !

C'est de son seul amour que l'artiste est martyr.

Ne peut-elle donc pas à ses maux compatir,

La toujours insensible et sereine Nature,

Ou paraître savoir tout au moins sa torture ?

Mais non ! — Et si jadis, forêt, grande forêt,

Si, dans son désespoir, celui qui t'adorait

Était allé se pendre, un soir, à quelque branche,

Cela n'aurait pas fait faner une pervenche,

S'attrister un iris, pleurer un chèvrefeuil !

Tes roses d'églantiers n'auraient pas pris le deuil

De leur pauvre amoureux, en fermant leurs pétales !

Calmes auraient souri tes hautes digitales !

Tes oiseaux n'auraient pas éloigné leurs ébats

Et n'auraient pas jasé ni chansonné plus bas

En voyant balancer ma longue forme brune !

Et quand un ironique et blanc rayon de lune

M'aurait comme vêtu du linceul des défunts,

Ta brise aux chauds soupirs, ta brise aux doux parfums

N'aurait pas tu son bruit de harpe qu'on accorde,

Et des liserons bleus auraient fleuri ma corde !