La fosse et l'ambulance
Written 1870-01-01 - 1870-01-01
Tuer, tuer toujours, c'est là toute la guerre ;
Mais tous ces morts, hélas ! il faut qu'on les enterre.
Aussi, loin du bivac, on creusait, dans un champ,
Un énorme fossé. Dans ce lieu point de chant,
Point de cri, non pas un ; mais un morne silence.
Au sentier, près d'ici, se trouve une ambulance.
On creuse le fossé bien large et bien profond ;
Les soldats travailleurs disparaissent au fond.
Serviteurs de la mort, ils vont à coups de bèche
Fouillant, sans s'arrêter, dans une terre sèche.
Quel immense sépulcre ! — Enfin, l'on dit : « Assez,
Sortez les fossoyeurs. » — Ils étaient harassés !
O calme de la nuit, calme de là nature,
Tu seras le témoin de cette sépulture.
Voici, sur des brancards on apporte les morts ;
Et puis l'un après l'autre on dépouille les corps,
Avant de les coucher dans la fosse commune !
On n'avait pour clarté que celle de la lune ;
Car autant rien vraiment que les rayons blafards
D'une lanterne ou deux pour guider nos regards !
L'aumônier répandait tout son cœur en prière,
Il essuyait parfois le bord de sa paupière.
On achevait la tâche ; il ne restait qu'un corps :
C'était un officier tombé parmi les morts.
A son tour, on allait le ranger dans la fosse,
Quand soudain l'officier, — oh ! mon Dieu, c'est atroce ! —
Se soulevant un peu, dit d'une faible voix :
« Attendez, pas encore ! »
Est-ce la seule fois
Qu'un fossoyeur se trompe ?
Évanoui, tout blême,
Plus d'un n'a pu parler dans ce moment suprême !
Faut-il donc les laisser tous ces monceaux humains
Pourrir sur les coteaux, pourrir sur les chemins ?
Faut-il donc les laisser tous là sans sépulture,
La peste des vivants, l'effroi de la nature ?
Quand on est si pressé pour enterrer les morts,
Qui se trompe une fois n'a pas trop de remords ?…
Oui, ce sont là, grand Dieu ! les horreurs de la guerre !
Mon cœur en est brisé ; mon âme se lacère ;
D'ailleurs on sait encor que, la nuit, des pillards, —
On en surprit, je crois, qui portaient des brassards, —
Des pillards, des voleurs, sur les champs de bataille,
Parcourent les sillons, les sentiers, la broussaille ;
Ils dépouillent les morts, achèvent les mourants,
Et dans l'ombre des bois cachent leurs pas errants !
Près de ce champ funèbre, on trouve l'ambulance,
Au-dessus l'étendard de la croix se balance.
Saint asile de paix, au milieu des combats,
Refuge des blessés qu'on arrache au trépas !
Et là, les infirmiers, troupe sûre et fidèle,
Prodiguent aux soldats tous leurs soins, tout leur zèle.
Qu'il est beau cet asile, — œuvre de charité, —
Au pied de cette croix et par elle abrité !
C'est par là seulement que le siècle s'honore,
C'est par là qu'il grandit et doit grandir encore !
Et puis, sous l'étendard de cette sainte croix,
Partout, femmes de cœur, nombreuses je vous vois
Veiller près des chevets, et de vos mains tremblantes
Assister les mourants, comme d'humbles servantes.
Ah ! quand pour tous les maux vous avez des douceurs,
O femmes ! de Jésus vous êtes bien les sœurs !