La grand mère

By Auteur inconnu

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

L'armistice conclu, — front bas et cœur navré,

Quand il fallut quitter Abbeville livré

Sans lutte à l'ennemi, — j'eus l'ordre de me rendre,

Avec mon bataillon, sur la Canche et de prendre

Dans les hameaux voisins mes quartiers de printemps.

Pauvre était le pays, pauvres les habitants.

Comme nous arrivions dans un petit village,

Un de ces nids perdus l'été sous le feuillage,

— Misérables abris dont l'hiver irrité

Découvre aux vents du nord l'aride nudité, —

Sur la route une vieille apparut la première,

Se trainant avec peine au seuil de sa chaumière.

Je lui criai de loin : « Hé bien, comment va-t-on,

La mère ? » — Elle approcha, s'aidant de son bâton,

Mit doucement sa main sur mon bras sans rien dire

Et pleura.

Je compris qu'il ne faillait pas rire.

Son corps maigre et chétif tremblait sous ses haillons.

Ses yeux étaient bordés de rouge. Des sillons,

Creusés par la douleur encor plus que par l'âge,

Sans nombre parcouraient sa gorge et son visage.

Comme il venait par là deux braves paysans,

Ils me dirent : « la veille a quatre-vingt-douze ans.

» Son petit-fils est mort. Il était militaire

» Comme vous. Elle avait trois mesures de terre,

Mais elle a tout perdu par suite d'accidents.

» C'est qu'on en voit beaucoup, quand on vit trop longtemps !

» Sitôt qu'elle aperçoit un mobile elle pleure.

« C'est le chagrin. — Cela va passer tout à l'heure. »

Honteux comme un soldat qui se sent émouvoir,

De ce spectacle, en somme, assez pénible à voir,

Je voulus détourner mes yeux et ma pensée.

Je m'éloignai.

Mais non. L'image, en vain chassée,

Reparaissait cruelle et sombre devant moi.

C'était comme un remords, un reproche… — Pourquoi

Me sentais-je saisi d'une pitié profonde ?

La misère ? est-il rien de moins rare en ce monde ?

La malheur ? on le foule aux pieds à chaque pas !

Le deuil ? Nous le portons ! et nous n'y songeons pas !

D'où vient que ce tableau d'une obscure souffrance

En moi n'ait pas laissé la même indifférence ?

C'est que chez les vieillards immense est la douleur.

Il n'en est pas qui soit comparable à la leur.

Pour nos autres, enfants, le chagrin n'est qu'une ombre

Qu'un rayon d'espérance efface ou fait moins sombre,

Mais, sur le front des vieux, l'ombre s'ajoute au noir,

Avec notre misère ils ont leur désespoir,

Hébreux à qui le ciel ne verse plus sa manne.

Ma foi ! le lendemain j'étais dans la cabane.

— Je me souviens qu'avant d'entrer, comme un amant

Craintif, j'avais poussé la porte… doucement…

La vieille était assise à l'angle obscur de l'âtre.

La flamme, en s'endormant sous la tourbe grisâtre,

Lui jetait ces lueurs indécises qui font

Plus pâle le visage avec l'œil plus profond.

Et je regardais, vers la cendre penchée,

Attisant son feu mort de sa main desséchée.

Tout un siècle était là. — Quel destin ! Quel séjour !

Elle me reconnut et murmura : bonjour.

Je m'assis sur la chaise enfumée et brunie,

— Car on n'exige pas plus de cérémonie

Au village. — Elle dit : « Vous ne voudriez pas

Boire un verre de cidre ? » — Elle ajouta plus bas,

En soulevant sa main : « Quel bonheur vous me faites !

» Quelle guerre, mon Dieu !… Sans doute que vous êtes

» Un capitaine, un chef… Votre habit est plus beau…

» Et puis c'est plus doré dessus votre chapeau…

» Il faudra punir Jean ! — C'est drôle tout de même

» Qu'il ne vient point diner. »

J'avais un mal extrême,

— Car la vieille était sourde — à suivre l'entretien.

— Qu'est-ce que Jean ? lui dis-je.—

« Hé ! vous le savez bien,

« C'est un de vos soldats ! C'est ici qu'il demeure.

» Ah ! je le soigne bien, allez ! Mais voici l'heure

» Encore bien passée… il ne vient pas manger ! »

— « Quoi ! le maire vous donne un mobile à loger ? »

— « Oui, oui, je l'ai voulu. Tenez, voilà sa chambre…

» Celle de mon p'tit fieu… mort au mois de décembre…

» C'est cette peine-là qui me fera périr !… »

Et sa voix se brisa ne pouvant s'attendrir.

Et puis, — geste navrant ! — de ses deux mains flétries,

Longtemps elle pressa ses paupières taries…

A quatre-vingt-douze ans les pleurs ne coulent plus.

— « Ah ! que Dieu le reçoive au sein de ses élus ! »

Reprit-elle, en laissant sa tête résignée

Tomber comme un rameau qu'a touché la cognée.

O misère ! Ô leçon ! Ainsi, non-seulement

Cette veuve au passant donnait son logement,

Elle donnait son pain — sans qu'elle y fût forcée.

Je voulus le défendre, elle parut blessée :

— « Quand on loge quelqu'un il faut bien le nourrir,

» Ça se doit, voyez-vous, et puis ça fait plaisir. »

— « Mais vous n'êtes pas riche et cette charge est telle… »

— « Je ne demande rien à personne, dit-elle,

» Pour le peu qu'il m'en faut, j'irai bien jusqu'au bout !

» Ne me reprenez pas mon mobile surtout !

» Médor couche avec lui, croyant que c'est Baptiste… »

— Elle sourit ! Hélas ! Sourire encore plus triste

Et navrant que ses pleurs !

Elle reprit alors :

« Est-ce drôle que Jean soit si longtemps dehors ?

— » Mais ne l'attendez pas ! je l'exige ! à votre âge,

» Attendre c'est mauvais.

Non, ce serait dommage !

» J'ai du si bon bouillon ! » — J'aperçus en effet

Quelque chose à mes pieds comme un pot qui chauffait.

— « C'est de la bonne viande et des pommes de terre.

» Du bouillon, pour le corps, c'est sain, c'est salutaire !

» Et puis j'ai fait un bon petit café… pour lui !

» Si Baptiste était là quelle fête aujourd'hui !…

» Vous, sans doute que c'est au château que vous êtes ?

» Il fait beau là-dedans ! et c'est tous les jours fêtes !

» Bien sûr qu'on vous y donne aussi tous vos repas ? »

— « Non, je loge au château mais je n'y dine pas. »

Soudain le chien se mit à japper. — Sur la route

Un pas se fit entendre. — « Ah ! le voilà sans doute !

» Surtout ne dites rien… Ne soyez pas méchant ! »

La porte enfin s'ouvrit. C'était donc Monsieur Jean !

Devant le bol fumant de faïence fossile,

Il s'assit tout honteux comme un grand imbécile,

Sans songer seulement à nettoyer son plat.

Tandis qu'il s'attablait, tout seul, comme un prélat,

Sous le nez patient de Médor à la diète,

Sur ses genoux, l'aïeule ajustait son assiette

Et, dans l'ombre, faisait le signe de la croix.

Il faut croire à l'attrait du malheur.

Bien de fois,

Et même chaque jour, — étant célibataire

Je ne vois pas pourquoi j'en ferais un mystère —

J'allai faire ma cour à ma vieille Suzon.

Pour moi, tous les chemins menaient à sa maison.

Comme d'une façon galante et généreuse

Il convient de mener une intrigue amoureuse,

Du cabaret voisin je faisais apporter

Les petits douceurs qui pouvaient la tenter…

Tant et si bien qu'enfin, dépouillant toute honte,

tous, les soirs, à mon compte,

Nous prenions duNous prenions du

Chez elle. — Et le hameau de faireChez elle. — Et le hameau de faire

Des étrangers amours du chef de bataillon.Des étrangers amours du chef de bataillon.

Heureusement que Jean, se trouvant de la fête,

De tout propos malin sauvait nos tête-à-tête.

Hélas ! ces rendez-vous étaient souvent troublés

Par d'amers souvenirs, sans cesse rappelés !

Tantôt, d'un vieux panier, reliquaire fidèle

Où ses pauvres trésors dormaient à côté d'elle,

On tirait un papier mille fois déplié,

Renfermant le portrait par Baptiste envoyé.

Et l'aïeule baisait cette image pâlie

Que ne distinguait plus une prunelle affaiblie.

Tantôt elle exhumait le message brutal

Disant : Baptiste est mort… mort dans un hôpital !

— Caprice respecté de la douleur qui dure,

Il me fallait vingt fois en faire la lecture

Et vingt fois m'arrêter aux détails déchirants

Que ramène toujours l'histoire des mourants.

Et puis, venaient encore maints récits sur l'enfance

De Baptiste, récits que l'on connait d'avance

Quand à la mère en deuil on parle de son fils !

Il était brave et doux, docile aux bons avis,

Auprès d'elle le soir il faisait sa prière…

— Mais Dieu la punissait pour avoir été fière !

Et sa voix murmurait : « pardon ! pardon ! pardon ! »

Pour la centième fois, me montrant son bâton,

Elle me répétait : « Vous voyez cette branche,

» C'est du noyer. C'est lui qui l'a faite un dimanche

» Pour moi… c'est le dernier cadeau de mon p'tit fieu ! »

Et, comprimant son cœur, elle disait : «Mon Dieu,

» Que votre volonté soit faite sur la terre

» Comme au ciel ! »

D'autre fois l'aïeule solitaire,

Pour me remercier de savoir l'écouter,

Me faisait des présents qu'il fallait accepter.

— On ne refuse pas l'humble offrande craintive. —

Elle me présentait quelque pomme chétive,

Conservée avec soin, c'était le dernier fruit

Que le pommier planté par baptiste eût produit.

Toujours quelque surprise, à loisir préparée,

Attendait ma venue et fêtait mon entrée :

Une petite croix, quatre pieds de tabac,

Pour le soldat gardés au retour du combat ;

Un méchant petit sac de noisettes trouvées

Par elle dans la haie et pour lui conservées !

O générosité du pauvre !

A tout roman,

Triste ou gai, faux ou vrai, faut-il dénouement ?

La paix vint. Cette paix que la mère eut bénie,

Mais que son deuil changeait en cruelle ironie !

L'ordre étant venu de quitter le vallon,

On mit le sac au dos, l'adieu ne fut pas long.

La vieille est là, debout, chancelante, débile.

Elle cherche des yeux le chef… puis le mobile,

Adressant au hasard des signes de la main…

Le bataillon passa.

Sur le bord du chemin,

Comme à notre arrivée elle était la première,

je la vis au départ demeurer la dernière,

Et, quand tout se voila pour ses regards éteints,

Chercher encor l'écho de nos tambours lointains.

Oh ! la pauvre chaumière isolée et déserte !

Bien souvent, je revois, par la porte entrouverte,

La malheureuse vieille à son morne foyer

Et tenant dans sa main ce bâton de noyer…

Légué par son enfant !

Alors, moi qui naguère

M'enivrant dans mon cœur des fureurs de la guerre,

Adressais à la mort tant de lâches défis,

Ah ! je songe à ma mère un instant oubliée,

Et je rends grâce à Dieu, d'une âme humiliée,

De l'avoir épargnée en lui gardant son fils.