La grande mendiante
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
Voyez-moi, passants : je fus reine,
Et je l'étais encore hier ;
Sous ma volonté souveraine
Se courbait le front le plus fier.
Mais, manteau royal et couronne,
En un seul jour j'ai tout perdu ;
Mon corps, par les douleurs tordu,
D'un haillon flétri s'environne !
Vous qui passez par le chemin,
Donnez-moi : je vous tends la main !
Jadis, je fus riche et prodigue !
L'argent sous mes pas ruisselait ;
Et, comme une eau rompant sa digue,
L'or jaune entre mes doigts coulait.
Et maintenant, triste symbole
Du peu que valent nos grandeurs,
Aux passants distraits ou grondeurs
Je mendie une vile obole !
Vous qui passez par le chemin,
Donnez-moi : je vous tends la main !
Toute graine ici-bas semée
Croissait dans mes champs toujours verts ;
Et, de leur sève parfumée,
Mes ceps abreuvaient l'univers.
Mais les canons, sous leurs mitrailles,
Et, sous leurs pas, les bataillons
Ont broyé mes riches sillons…
Et la faim me mord les entrailles !
Vous qui passez par le chemin,
Donnez-moi : je vous tends la main !
J'avais des fils nobles et braves ;
A tout vent flottaient leurs drapeaux ;
Du faible brisant les entraves,
Ils allaient, luttaient sans repos.
Mais maintenant, eux et leur gloire,
Vous les verriez, en regardant
Sous la poussière de Sedan
Et sous les vagues de la Loire !
Vous qui passez par' le chemin,
Donnez-moi : je vous tends la main !
Aussi, ceux qui m'ont enviée
Quand j'avais mes braves enfants,
En me voyant humiliée
Sont tout fiers et tout triomphants ;
Tel, qui blêmissait de détresse
Au bruit de leur clairon lointain,
Jette à présent un œil hautain
Sur la triste et morne pauvresse !
Vous qui passez par le chemin,
Donnez-moi : je vous tends la main !