La grande mère

By Charles Grandsard

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

« Eh quoi ! me disait-on, laissez-vous la souffrance

Broyer ainsi votre âme entre ses dents de fer ?

Faut-il, pour un malheur qui tombe sur la France,

Faire de sa vie un enfer ?

« La terre a-t-elle donc, depuis l'heure fatale,

Couvert d'un voile noir sa fraîcheur, sa beauté ?

Et n'est-ce plus pour nous que la prodigue étale

Les dons de sa fécondité ?

« Les épis aux grains d'or, que la faucille coupe,

Vont-ils nous refuser leur savoureux froment ?

Le cep ne fait-il plus couler dans notre coupe

Les flots de son sang écumant ?

« Croyez-nous : le pays, guérissant sa blessure,

De ses prospérités va, reprendre le cours ;

Savourez les loisirs que la paix nous assure ;

Jouissez : nos instants sont courts ! »

Ainsi les insensés, caressant leur chimère,

Sur un monde en débris se couronnaient de fleurs,

Et rêvaient au plaisir, quand le corps de leur mère

Gisait sur son lit de douleurs !

Mais je le savais bien, moi, que mon existence

A la tienne tenait par un lien puissant,

Que ma substance, à moi, n'était que ta substance,

Que j'étais ta chair et ton sang !

Que l'une à l'autre, en toi, nos fibres enlacées

Ensemble éprouvaient tout : calme ou tressaillements ;

Qu'à ton esprit le mien empruntait ses pensées,

Mon cœur, au tien, ses battements !

Aussi, dans tes beaux jours, quand par l'Europe entière

Ta force exubérante à flots se répandait,

Ma tête, à mon insu, se relevait, altière,

Et la vie en moi débordait !

Mais depuis tes malheurs, depuis que sur la terre

Tu gîs, le flanc percé, le visage flétri,

Mon front blêmi se courbe, et mon sang, dans l'artère

Avec lenteur coule, appauvri !

Oui ! le cœur de l'enfant, sur celui de la mère,

Palpite à l'unisson, triomphant ou navré ;

Je souffre, je languis de ton angoisse amère ;

Si jamais tu meurs, je mourrai !