La grande petite fille

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1860-01-01 - 1860-01-01

Maman ! comme on grandit vite !

Je suis grande, j’ai cinq ans !

Eh bien, quand j’étais petite,

J’enviais toujours les grands.

Toujours, toujours à mon frère,

S’il venait me secourir,

Même, quand j’étais par terre,

Je disais : « Je veux courir ! »

Ah ! c’était si souhaitable

De gravir les escaliers !

À présent, je dine à table ;

Je danse avec mes souliers !

Et ma cousine Mignonne

À qui j’apprends à parler

Du haut des bras de sa bonne

Boude, en me voyant aller.

Pauvre enfant ! Qu’elle est gentille

Quand elle pleure après moi !

J’en fais ma petite fille ;

Je la baise comme toi,

Lorsque, me voyant méchante.

Tu chantais pour me calmer.

Je la calme aussi ; je chante

Pour la forcer de m’aimer.

Et puis, maman, je suis forte.

Bon papa te le dira.

Son grand fauteuil, à la porte.

Sais-tu qui le roulera ?

Moi ! c’est sur moi qu’il s’appuie

Quand son pied le fait souffrir ;

C’est moi qui le désennuie

Quand il dit : « Viens me guérir ! »

Ô maman, je te regarde

Pour apprendre mon devoir,

Et c’est doux d’y prendre garde

Puisque je n’ai qu’à te voir.

Quand j’aurai de la mémoire,

C’est moi qui tiendrai la clé,

Veux-tu, de la grande armoire

Où le linge est empilé ?

Nous la polirons nous-mêmes

De cire à la bonne odeur ;

Ô maman, puisque tu m’aimes

Je suis sage avec ardeur !

Nous ferons l’aumône ensemble

Quand tes chers pauvres viendront.

Un jour, si je te ressemble,

Maman ! comme ils m’aimeront !

Je sais ce que tu vas dire ;

Tous tes mots, je m’en souviens.

Là, j’entends que ton sourire

Dit : « Viens m’embrasser ! » Je viens !