La guerre
Written 1873-01-01 - 1873-01-01
Le vautour de la guerre a faim de nos entrailles ;
Livrez-lui ces fils, votre orgueil,
Mères ! et leur disant l'adieu des funérailles,
Fermez sur eux vos cœurs en deuil.
Avant le plomb fatal, baisez cos mâles joues,
Ces fronts faits aux graves travaux ;
Pressez ces flancs promis aux étreintes des roues,
Aux pieds de fer des noirs chevaux.
Vierges qu'ils entraînaient dans la valse joyeuse,
Pleurez, fuyez ces prés charmants,
Où s'ébattront, demain, les louves sous l'yeuse,
Parmi les cadavres fumants.
Nos champs sont envahis par les bêtes de proie,
Nos champs privés de laboureurs.
A chaque place où Dieu fit fleurir une joie
Les rois ont semé des fureurs.
L'azur est sillonné d'astres de fer ; la bombe,
Prélude horrible des assauts
Où le viol rugit sur l'autel, sur la tombe.
S'en va foudroyer les berceaux.
Les actives cités pleurent comme des veuves.
L'Europe, mère du savoir,
S'obscurcit et se tait. La muse au bord des fleuves
Suspend son luth voilé de noir.
Le feu court sur le sol, le fer pleut de la nue ;
Les vieux volcans se sont rouverts ;
Les peuples effarés croiront l'heure venue
Où Dieu va briser l'univers.
Et pourquoi tant d'horreurs ? pourquoi, s'est dit le sage,
S'est dit l'esprit sous ses bâillons,
Pourquoi ces murs croulants, ces flammes, ces carnages,
Ce sang qui coule à pleins sillons ?
Ah ! c'est qu'il faut parquer sous des maîtres rigides
De plus nombreux troupeaux humains.
Changer en sceptres d'or les houlettes des guides,
Et mettre un globe dans leurs mains ;
Pour que d'humbles cités, reines dans leurs murailles,
Libres des courtisans pervers.
Aillent grossir la part des gagneurs de batailles
Qui se découpent l'univers ;
Pour que tout citoyen soumis à des lois pires,
Créé sujet par le canon,
Plonge, atome sans droits, dans la mer des empires
Et porte un chiffre au lieu d'un nom ;
Qu'entre les grands États promis aux tyrannies,
Pas un hameau, si reculé,
N'offre sa république aux vérités bannies.
Son pain noir au sage exilé.
C'est pour que le sculpteur, au front des capitaines
Tressant le laurier souverain,
Creuse un moule éternel à ces faces hautaines
Qui nous insultent dans l'airain ;
Que la loi, consacrant la grandeur usurpée,
Soit l'âpre vouloir du plus fort ;
Qu'une aveugle Thémis nous juge avec l'épée,
Que tout arrêt donne la mort ;
Pour que tout soit de fer chez un peuple machine ;
Que le penseur, mol histrion,
Prônant la servitude, aille courber l'échine
Sous le cep du centurion.
Voilà pour quel triomphe il faut que ton fils meure ;
Pourquoi ton sang coule, ô Rachel !
Pourquoi le recruteur entré dans ta demeure
Y laisse un désert éternel.
Ah ! quand le citoyen d'une cité sans maître
Doit sauver les lois en mourant ;
S'il s'agit de garder la terre des ancêtres
Vierge des pas d'un conquérant ;
Quand, la liberté sainte aux flots des mercenaires
Opposant ses trois cents soldats,
On suit, sous le drapeau des hardis volontaires.
Non Xerxès, mais Léonidas !
Lorsque VOS fils armés pour les droits de leurs villes
Teindront de leur sang généreux
Les sentiers de l'Argonne ou ceux des Thermopyles,
Mères ! ne pleurez pas sur eux.
Au dernier qui vous reste attachez, pour qu'il parte,
Ses éperons de chevalier,
Et dans un fier adieu dites-lui comme à Sparte :
« Avec ou sur ton bouclier ! »
Que l'aïeul affaissé sous la cotte de mailles,
L'aïeul aveugle aux pas pesants,
Marche et frappe à tâtons, dans ces saintes batailles,
Conduit par l'enfant de dix ans !
Alors n'éveillez pas la pitié qui s'est tue,
Muses, mais volez aux remparts
Quand la patrie en deuil a crié : « Meurs ou tue ! »
Chantez la hache et le poignard.
Mais si l'avide orgueil arme le bras des princes.
Quand deux rois s'en vont, sans remords,
Jouer au jeu cruel d'extorquer des provinces
Au prix d'un million de morts ;
Quand, pour se blasonner du nom d'une victoire,
Les pâles chefs des légions,
D'égorger avec art briguant l'atroce gloire,
S'élancent sur les nations,
Muses, de ces forfaits ne soyez pas complices !
Les martyrs, voilà vos héros !
Armez-vous de l'iambe et vouez au' supplice
La mémoire et l'art des bourreaux.
D'autres enlaceront les rimes en guirlandes
Sous les idoles des Césars !
Toi, quand passe Bellone avec ses sombres bandes,
Chante la paix, mère des arts !
Chante la liberté que la discorde exile !
Rappelle aux peuples désunis
Les gloires du travail et la vertu civile…
Ose frapper, toi qui bénis !
Toi qui vas, s'il le faut, suppliante et courbée.
Dire aux rois pasteurs des humains
Qu'une seule prière aux pieds de Dieu tombée
Éteint la foudre dans ses mains…
Muse ! insulte à ces rois dont le temple s'élève
Sur des montagnes d'ossements,
Va sous ton vers de bronze à l'épreuve du glaive
Broyer ces lauriers infamants.