La guerre

By Eugène Pottier

Written 1887-01-01 - 1887-01-01

On vient de déclarer la guerre :

«Allons-y ! disent les vautours ;

»Mais cela ne nous change guère,

»N'est-ce pas guerre tous les jours ?»

Du moins elle jette son masque,

En riant d'un rire insensé,

Le squelette a coiffé son casque,

Son cheval-squelette est lancé.

Elle couvait, aussi perverse,

De classe à classe, à tous degrés :

Ici, guet-apens du commerce ;

Là, famille à couteaux tirés.

Privé d'essor, le brigandage

Chutait au bagne à tous propos ;

On ne tolérait le pillage

Qu'à titre de banque et d'impôts.

On sevrait la soif sanguinaire ;

On réprimait le fauve instinct ;

On inquiétait Lacenaire,

On chagrinait ce bon Castaing.

Ah ! nous blâmions l'infanticide !

Nos fils ont vingt ans… et ce soir

Le conseil des bouchers décide

Lesquels sont bons pour l'abattoir.

Emplumés, tatoués, nous sommes

Des Peaux-Rouges, des clans rivaux.

Jetons au sol un fumier d'hommes,

«La terre en produit de nouveaux !»

Souffleté, l'Évangile émigre,

Les apôtres s'en vont bernés,

O patrie ! un reste de tigre

Rugit dans tous les «cœurs bien nés !»

On chauffe à blanc votre colère,

Peuples sans solidarité,

Mis au régime cellulaire

De la nationalité.

L'obus déchire la nuit noire,

Le feu dévore la cité ;

Le sang est tiré… viens le boire !

Toi, qu'on nomme l'Humanité.

Le droit de la force et du nombre

Piaffe sur les vaincus meurtris ;

La gloire étend sur le ciel sombre

Ses ailes de chauve-souris.

Guerre ! guerre ! mais qu'attend-elle

Pour broyer la chair et les os ?

Elle attend la feuille nouvelle,

Le mois des fleurs et des oiseaux.