La honte

By Albert Delpit

Written 1870-01-01 - 1870-01-01

Il est midi : le ciel est brillant de gaieté

Sous les doux chatoiements d'un beau soleil d'été ;

La brise est douce, et va, parfumant la campagne,

Du hêtre de la plaine au pin de la montagne ;

L'alouette s'élève en chantant sa chanson

Fraîche comme la fleur qui croît sur un buisson ;

Vous voyez ce tableau fait d'ombre et de lumière :

Dans le fond, la forêt, dont la sombre lisière

Borde légèrement la route tout au long,

Comme un mantelet brun jeté sur le vallon ;

Plus bas, le ruisseau clair coulant son eau tranquille,

Et plus loin, les maisons d'une petite ,ville

Toute blanche, au milieu de ce beau jour d'été

Qui respire l'amour, la vie et la gaieté !

La ville, c'est Sedan ; le jour, le Deux Septembre.

Comprenez-vous cela, voyons !

Dans cette chambre,

Un homme, un empereur, a jeté dans un coin

Comme un hochet usé dont on n'a plus besoin

Et qu'on brise d'un coup sur un pan de muraille

Son arme, vierge encor des feux de la bataille !

Il est parti, disant : C'est moi le général !

Bah ! pour lui c'est assez de monter à cheval

Et d'aller en parade en tête d'une armée !

Mais que viennent les coups de fusil, la fumée

Du canon, les obus, le râle des soldats,

Tous ces héros obscurs que l'on ne connaît pas,

Cet homme, frissonnant devant cette tempête,

Rentrera son épée et baissera la tête,

Pendant que ses soldats qu'il fuit avec terreur,

Tomberont tous au cri de : Vive. l'Empereur !

Quelqu'un vient et lui dit :

— La bataille est perdue.

La ligne jusqu'au bout s'est en vain défendue :

Ils étaient vingt contre un !… Que faire ?

— Rendez-vous.

— Nous rendre ! Nous avons l'ennemi devant nous,

Chargeons encore, et si lu moitié de nous tombe,

La moitié passera sur eux comme une trombe !

— Rendez-vous.

— Quoi ! nous rendre ! Et l'honneur du drapeau ?

Et la France par nous morte et mise au tombeau ?

Et la honte d'aller, nous, quatre-vingt mille hommes,

Dos soldats, des Français, armés comme nous sommes,

Oublieux du passé, nous jeter à genoux…

Impossible ! Nous rendre ! Allons donc !

— Rendez-vous.

— Nous rendre ! Mais le monde est là qui nous regarde !

Mais la France à ses fils a confié sa garde !

Comme nous, notre épée est vivante, elle aussi !

Nous no pouvons aller nous rendre à leur merci !

Humilier devant ces Huns et ces Vandales

Qui sur nos fronts courbés essuieraient leurs sandales,

Vingt siècles de grandeur dont le monde est jaloux !

Sire ! devant le ciel, que faire ?

— Rendez-vous.

— Sire ! nous pouvons tout sauver, même la honte !

Nous avons des héros avec lesquels on compte,

Les dragons, les hussards et ceux dos cuirassiers

De Reischoffen sont là, sabre au poing ; — essayez !

Sire ! ne perdez pas l'honneur de la patrie !

Sire ! voyez la France avilie et meurtrie

Qui tord ses bras maigris à force de souffrir,

Et qui nous dit de vaincre, ou sinon de mourir !

Sire ! nous devons compte à l'éternelle histoire

De nous, de nos soldats, de notre vieille gloire,

De nos aïeux pensifs qui nous regardent tous !

Sire ! ne perdez pas la France !

— Rendez-vous.

Sacredieu ! pas un seul de tous ceux qu'on renomme,

Pas un ! n'osa casser la tête de cet homme !

Ils ont capitulé ! C'est fini, bien fini !

De tout ce grand passé que n'ont jamais terni

Ni les jours de succès, ni les jours d'infortune,

Restent des légions jetant, une par une,

Le fusil qu'à ses fils la France avait donné,

Aux pieds d'un caporal prussien couronné !

Il est minuit : le ciel, étoiles impassibles,.

Éclaire les coteaux endormis et paisibles :

Le rossignol des nuits gazouille sa chanson

" Fraîche comme la fleur qui croît sur un buisson ;

Plus bas, le ruisseau clair coule son eau tranquille,

Et plus loin les maisons d'une petite ville

Toute blanche, au milieu de cette nuit d'été,

Qui respire l'amour, la vie et la gaieté…