La horde allemande

By Félix Frank

Written 1870-01-01 - 1870-01-01

Entendez-vous le bruit de la Horde allemande

Qui se rue au pillage avec des bras sanglants ?…

Amis, ne craignons rien : la Patrie est plus grande

Que la Horde sauvage attachée à ses flancs !

La Patrie est sublime, ayant en elle une âme

Qui lutte, au cri de liberté,

Pour le Droit immortel, non pour un lucre infâme —

Prix d'un carnage illimité !

O fous ! nous respections la vieille bonhomie

Louée avec tant d'art par leurs maîtres chanteurs,

Qui recouvrait en eux la pensée ennemie

Et semblait rayonner dans leurs regards menteurs :

Des bandits ont vécu chez nous,-pleins de menaces,

Guetteurs cachés du camp germain ;

Et nous, l'esprit hanté d'illusions tenaces,

Nous leur avons tendu la main !

Espions sans vergogne, ils trahissaient leur hôte :

Un jour, ils ont quitté nos loyales maisons,

Pour revenir en masse, armés, la tête haute,

Disant : « — J'ai passé là… Rions, tuons, brisons !

« Brisons la porte ouverte et le dernier asile,

« Et jetons-en la cendre au vent !…

« Nous reconnais-tu bien ? C'est nous, Peuple imbécile ! —

« Déshonneur et mort, en avant ! »

Et nous n'y.pouvions croire ! Et, l'âme encore emplie

Du souvenir sacré des géants d'autrefois,

Luther, Goethe, Schiller,—sous qui tout orgueil plie, —

Nous leur avons crié : « — Ce n'est pas votre voix !

« L'homme qui nous perdait, César du Bas-Empire,

« Despote ici, traître là-bas,

« Veut en vain, dans l'opprobre où sa fortune expire,

« Trafiquer du sort des combats !

« Voyez : hors de l'étreinte impure de cet homme,

« La France, calme et fière, offre au monde la paix…

« Ce n'est pas votre voix qui la raille et nous somme

« De ramper avilis entre vos rangs épais !

« Cet exécrable cri ne sort pas de vos bouches :

« — Écraser la France et Paris ! —

« Sommes-nous donc au temps des Nibelungs farouches,

« Et le monde est-il en débris ?

« La paix serait trop chère au prix de tant de honte !

« Le fer et la famine et la mort coûtent moins ;

« La mitraille demain soldera notre compte :

« Nous aurons, au grand jour, les peuples pour témoins ! »

Or ils ont répondu : « — La justice, qu'importe ?

« Le droit de la guerre est grossier :

« Nous avons, pour broyer la raison la plus forte,

« Des canons de bronze et d'acier !

« Des bords de la Baltique et du fond des bois sombres

« Nous sommes accourus au funèbre festin :

« De péril en péril, à travers les décombres,

« Nous épions l'instant marqué par le Destin,

« Et vous serez broyés, rêveurs à tête folle,

« Qui raisonnez sous le soufflet !

« Notre philosophie est un mot qui s'envole,

« Laissant la réplique au boulet ! »

Ainsi, Kant et Mozart nous masquaient leurs boutiques,

Leurs ateliers de meurtre et leur culte du mal !

O France, ô ma patrie, à ces soudards mystiques

Cesse de faire appel au nom de l'Idéal !

Car si, croisant les bras, tu t'avançais pensive,

Songeant aux Maîtres bien-aimés,

L'Allemagne rirait, et sa hache massive

S'abattrait sur tes bras fermés !

O reîtres diplômés ! docteurs en fourberie !

Vous devez devant nous vous incliner bien bas,

Car nous demeurons droits jusqu'en notre furie !

Car nous avons du cœur et vous n'en avez pas !…

Pour moi qui m'enivrais de leurs pures idées,

Moi, naïf, qui les admirais,

— Sachant par quel ressort leurs âmes sont-guidées,

Je les repousse et je les hais !

Mesure qui voudra son esprit à leur toise !

J'aimerais mieux avoir, serf éternellement,

A mendier mon pain sur la terre gauloise,

Que d'être couronné sur le sol allemand !

Depuis que dans Strasbourg tes trésors, ô Pensée,

N'ont pu trouver grâce à leurs yeux,

Je sens, je sens monter en mon âme offensée

Un mur qui me sépare d'eux !

Je sais tout ce que vaut l’œuvre d'hypocrisie

Dont ils avaient couvert la fange de leurs cœurs :

Leur suprême vertu, leur fleur de poésie,

Ils en ont fait litière en se croyant vainqueurs !

Sans doute on les verrait, s'ils gardaient la victoire,

Contempler d'un œil languissant

Le bleu vergiss-mein-nicht, en savourant leur gloire,

Les pieds dans un ruisseau de sang !

Comme le cri brutal de la Ménade antique,

Sans doute on entendrait sortir du sein des bois

Le refrain des goujats entonnant leur cantique,

Pour insulter de loin l'héroïsme aux abois :

—« La honte n'est qu'un mot, et le droit n'est qu'une ombre !

« Et comme d'inertes moutons,

« Les peuples sont tremblants : sous la force et le nombre

« L'Europe va mourir… Chantons !

« Hurrah ! la France est morte, et de sa main crispée,

« Qui ne portera plus le glaive ou l'étendard,

« Nos gantelets de fer ont fait tomber l'épée !

« Hurrah ! pour nous ravir l'empire, il est trop tard !

« Tous les fiers combattants qui s'agitaient naguère

« Ont roulé dans les grandes eaux,

"« Dans le rouge océan de la dernière guerre,

« Et nous n'avons plus de rivaux ! »

Or, quand le jour maudit de l'affreuse agonie

Sonnerait pour la France et pour le monde entier ;

Quand ton peuple sans âme, ô lourde Germanie,

Des peuples disparus se dirait héritier ;

Quand il croirait avoir écrasé sous sa meule

Fierté, Justice et Vérité, —

Même en ces jours d'horreur, et la nuit régnant seule

Où régna jadis la clarté,

Tout ne serait pas mort dans l'étendue immense :

Il te faudrait compter, race au stupide orgueil,

Avec cet inconnu qui toujours recommence,

Et l'indomptable Droit sortirait du cercueil !

Tu tremblerais encore, et la voix de la France,

Massacrée au coin du chemin,

Te poursuivrait partout d'un long cri d'espérance

Au nom d'un autre genre humain !

Du sein des archipels, du fond des mers lointaines,

Des peuples surgiraient qu'on ignorait hier,

Ramenant les soleils de Paris et d'Athènes,

Et leur âme vaincrait ton armure de fer !

Et la ville au grand cœur, et la cité brisée

Dont tu redoutes jusqu'au nom,

Triompherait de toi, nation méprisée,

Gisant sous ton dernier canon !

Mais l'âme de Paris, dans sa force sublime,

Ne se laissera pas assassiner par toi :

Tu n'auras, Allemagne, en retour de ton crime,

Que le fleuve de sang où se noîra ton roi !

Et nous te défions à la face du monde,

Jurant, si l'on veut notre mort,

De creuser dans nos murs une fosse profonde

Pour tous les égorgeurs du Nord !