La jambe de bois et le bas perdu

By Sébastien-Roch-Nicolas Chamfort

Written 1851-01-01 - 1851-01-01

Est-ce un conte ? est-ce un apologue ?

Vous en déciderez : voilà tout mon prologue.

Une dame en faveur, je vous tairai son nom,

Belle encor quoiqu’un peu passée,

Eut, je ne sais comment, la jambe fracassée :

Il fallut en venir à l’amputation.

Grand fut le désespoir, plus grande la souffrance ;

Mais on se tira bien de l’opération.

Bref, on touche au moment de la convalescence :

Il fallut s’habiller ; une jambe d’emprunt,

Dans une double éclisse avec art enchassée,

Supplément du membre défunt,

Au lieu vacant fut promptement placée :

L’autre jambe, la bonne, était déjà chaussée.

Madame de son lit descendait ; mais, hélas !

Admirez l’étrange caprice,

La malade soudain veut ravoir l’autre bas.

On cherche, on se tracasse, il ne se trouve pas :

Elle de s’obstiner, soit sottise ou malice ;

La voilà qui gronde ses gens,

Maltraite époux, amis, parens,

Troupe indulgente, autour du lit groupée,

Par pitié, voyez-vous, pour la pauvre éclopée.

Jugez où l’on en fut, lorsqu’en sa déraison

Elle parla de quitter la maison !

Chez nous même travers s’est montré tout à l’heure.

Perdre bons marquisats fit pousser moins de cris

Que perdre le beau nom de monsieur le marquis :

Une jambe est coupée, et c’est le bas qu’on pleure.