La Journée de Javotte

By Gabriel Vicaire

Written 1892-01-01 - 1892-01-01

Dans son grand lit rose

Aux nœuds de satin,

Depuis le matin

Javotte repose.

Souple comme un gant,

Vague comme un songe,

Frissonne et s’allonge

Son corps élégant.

Autour de ses hanches

Au contour léger,

Semblent voltiger

Mille roses blanches.

Sous ses cheveux d’or

A peine on devine

Sa tête divine,

Toute pure encor.

A quoi rêve-t-elle,

La naïve enfant ?

A quelque bouffant

De folle dentelle ;

A tant de mignons

Qui disent : « Je t’aime, »

Sans qu’on tienne même

A savoir leurs noms ;

A sa robe à queue ;

A son beau carlin ;

Peut-être au moulin

Qui battait l’eau bleue,

Au temps où, dit-on,

Fillette champêtre,

Elle menait paître

L’âne et le mouton !

Maintenant des perles

Brillent à ses doigts.

Adieu, dans les bois,

La chanson des merles.

Le lit de gala

Garde, en sa paresse,

Un air d’allégresse

Et de tralala.

Çà et là des ruches,

Des chiffons brodés,

Le cornet aux dés,

La cage aux perruches ;

Sous un cotillon

Une boîte à mouches,

De minces babouches

A la Cendrillon ;

Un bout de mitaine,

Des bas, un collier,

Don du chevalier

De la Prétantaine ;

Le cœur éploré,

Deux amants de Sèvres

Unissent leurs lèvres

De biscuit doré ;

L’empereur de Chine,

Heureux et vermeil,

S’esclaffe, un soleil

Au bas de l’échine,

Et tout à l’entour,

Fine comme l’ambre,

Rôde par la chambre

Une odeur d’amour.

Les heures légères

Passent en dansant ;

Tel un chœur décent

D’accortes bergères.

Un flot de galants

Accourt à l’offrande,

Et chacun demande

La belle aux seins blancs.

Écoliers imberbes

Comme des nonnains,

Géants, petits nains,

Cavaliers superbes,

Vieux beaux, obstinés

Diseurs de sornettes,

Avec des lunettes

Et la goutte au nez,

Gros financiers, dignes

D’être un jour pendus,

Moinillons dodus

Toujours dans les vignes,

Suppôts de la loi

En robes à traîne,

Pages de la Reine,

Écuyers du Roi,

Maîtres de musique

Experts en douceurs,

Graves professeurs

De métaphysique,

Tout ce monde rit,

Tourne, s’émoustille,

Babille, frétille,

Court après l’esprit.

Et voici vingt reîtres,

Armés jusqu’aux dents,

Qui font les fendants

Et parlent en maîtres.

Tous, jeunes ou vieux,

Ont même assurance ;

La même espérance

Flambe dans leurs yeux.

« Ô nymphe guerrière,

Toujours combattant,

Secoue, en chantant,

L’or de ta crinière.

« Jette-moi gaiment

Les fleurs de ta couche.

Je veux, sur ta bouche,

Mourir en t’aimant.

« Fais de ton esclave

Ce que tu voudras,

Je veux, en tes bras,

Mourir comme un brave. »

Et plus d’un juron

De France ou d’Espagne

Tout bas accompagne

L’amoureux ronron.

Mais la porte est close.

Chut ! chut ! pas de bruit !

Il fait encor nuit

Dans le grand lit rose.

Au soir cependant,

N’est-ce pas merveille ?

Javotte s’éveille,

S’éveille en boudant.

« Oh ! quelle existence !

Mieux vaudrait, je crois,

Seulette en un bois,

Faire pénitence.

« Bonsoir aux amours !

Je suis fatiguée

D’être toujours gaie,

De rire toujours.

« Que de sérénades

Et de beaux serments !

Que de compliments

Fades, fades, fades !

« Un printemps caché

Fleurit mon visage,

Et sous mon corsage

Amour est niché.

« Je suis plus jolie

Que le mois d’Avril ;

Chacun, paraît-il,

M’aime à la folie.

« Fi ! qu’on est moqueur

Au pays du Tendre !

Comment laisser prendre

Un peu de son cœur ?

« Viens donc çà, Nanon,

Petite servante ;

De ta main savante

Lisse mon chignon.

« Ma joue est blêmie ;

C’est quelque vapeur.

Suis-je à faire peur ?

Qu’en dis-tu, ma mie ?

« Et quoi de nouveau ?

Que dit-on en ville ?

‒ Monsieur de Saint-Gille

Pleure comme un veau.

« C’est à fendre l’âme ;

Il se meurt… ‒ Bon, bon !

Foin de ce barbon !

Quoi de plus ? ‒ Madame,

« Trois grands avocats

Débarquent du coche,

L’œil en fleur, la poche

Pleine de ducats.

‒ Fi ! je n’aime guère

Ces robins crottés.

‒ Alors, écoutez

Un homme de guerre.

« J’en connais plus d’un

Qui perdit la tête

En vous… ‒ Grande bête,

Rien n’est si commun !

‒ Le sieur d’Amourette,

Votre beau cousin,

A fait un dizain

Sur votre levrette.

‒ Des vers ? ah ! Dieu non ;

La belle fadaise !

Sais-tu rien qui plaise ?

Cherche encor, Nanon. »

Soudain, à la porte

On frappe en vainqueur.

« Eh ! c’est toi, mon cœur,

Le diable m’emporte !

« Entre donc, l’abbé,

Tu te fais attendre ;

Hâte-toi de prendre

Ta place au jubé ! »

En perruque blonde

Et petit collet,

Entre un prestolet,

Le plus gai du monde.

Jusqu’au bout des doigts

Mobile et fantasque,

C’est le petit masque

Le mieux fait qui soit.

Pas une dévote

N’a si fin caquet,

C’est le perroquet

De dame Javotte.

« Friande, bonjour,

Bonjour, ma déesse. »

La belle, en liesse,

Rit comme un amour.

Sous sa chemisette

Bouffante à dessein,

Pointe un bout de sein.

L’aimable amusette !

Et lui, folichon,

Dit cent bagatelles,

Fripe les dentelles,

Flaire le manchon.

Ô grâces câlines

Et tableau charmant !

Tous deux gentiment

Croquent des pralines.