La jument du compère pierre
Written 1668-01-01 - 1694-01-01
Messire Jean, c’étoit certain curé
Qui prêchoit peu, sinon sur la vendange ;
Sur ce sujet, sans être préparé,
Il triomphoit, vous eussiez dit un ange.
Encore un point étoit touché de lui,
Non si souvent qu’eût voulu le messire ;
En ce point-là, les enfants d’aujourd’hui
Savent que c’est ; besoin n’ai de le dire.
Messire Jean, tel que je le décris,
Faisoit si bien, que femmes et maris
Le recherchoient, estimoient sa science ;
Au demeurant, il n’étoit conscience
Un peu jolie et bonne à diriger,
Qu’il ne voulût lui-même interroger,
Ne s’en fiant aux soins de son vicaire.
Messire Jean auroit voulu tout faire,
S’entremettoit en zélé directeur,
Alloit partout, disant qu’un bon pasteur
Ne peut trop bien ses ouailles connoître,
Donc par lui-même instruit en vouloit être.
Parmi les gens de lui les mieux venus,
Il fréquentoit chez le compère Pierre,
Bon villageois, à qui pour toute terre,
Pour tout domaine et pour tous revenus,
Dieu ne donna que ses deux bras tout nus,
Et son louchet, dont, pour tout ustensile,
Pierre faisoit subsister sa famille.
Il avoit femme et belle et jeune encor,
Ferme surtout ; le hâle avoit fait tort
À son visage, et non à sa personne.
Nous autres gens peut-être aurions voulu
Du délicat ; ce rustic ne m’eût plu :
Pour des curés la pâte en étoit bonne
Et convenoit à semblables amours.
Messire Jean la regardoit toujours
Du coin de l’oeil, toujours tournoit la tête
De son côté, comme un chien qui fait fête
Aux os qu’il voit n’être pas trop chétifs.
Que s’il en voit : un de belle apparence,
Non décharné, plein encor de substance,
Il tient dessus ses regards attentifs ;
I s’inquiète, il trépigne, il remue
Oreille et queue ; il a toujours la vue
Dessus cet os, et le ronge des yeux,
Vingt fois devant que son palais s’en sente.
Messire Jean tout ainsi se tourmente
À cet objet pour lui délicieux.
La villageoise étoit fort innocente,
Et n’entendoit, aux façons du pasteur,
Mystère aucun : ni son regard flatteur,
Ni ses présents ne touchoient Magdeleine ;
Bouquets de thym et pots de marjolaine
Tomboient à terre ; avoir cent menus soins,
C’étoit parler bas-breton tout au moins.
Il s’avisa d’un plaisant stratagème.
Pierre étoit lourd, sans esprit : je crois bien
Qu’il ne se fût précipité lui-même ;
Mais par-delà, de lui demander rien,
C’étoit abus et très-grande sottise.
L’autre lui dit : « Compère mon ami,
Te voilà pauvre et n’ayant à demi
Ce qu’il te faut : si je t’apprends la guise
Et le moyen d’être un jour plus content
Qu’un petit roi, sans te tourmenter tant,
Que me veux-tu donner pour mes étrennes ? »
Pierre répond : « Parbleu ! messire Jean,
Je suis à vous, disposez de mes peines ;
Car vous savez que c’est tout mon vaillant.
Notre cochon ne vous faudra pourtant ;
Il a mangé plus de son, par mon âme !
Qu’il n’en tiendrait trois fois dans ce tonneau ;
Et d’abondant la vache à notre femme
Nous a promis qu’elle feroit un veau ;
Prenez le tout. — Je ne veux nul salaire,
Dit le pasteur ; obliger mon compère,
Ce m’est assez. Je te dirai comment :
Mon dessein est de rendre Magdeleine
Jument le jour, par art d’enchantement,
Lui redonnant sur le soir forme humaine.
Très-grand profit pourra certainement
T’en revenir ; car ton âne est si lent,
Que du marché l’heure est presque passée,
Quand il arrive ; ainsi, tu ne vends pas,
Comme tu veux, tes herbes, ta denrée,
Tes choux, tes aulx, enfin tout ton tracas.
Ta femme, étant jument forte et membrue,
Ira plus vite ; et sitôt que chez toi
Elle sera du marché revenue,
Sans pain ni soupe, un peu d’herbe menue.
Lui suffira. » Pierre dit : « Sur ma foi !
Messire Jean, vous êtes un sage homme.
Voyez que c’est d’avoir étudié !
Vend-on cela ? Si j’avois grosse somme,
Je vous l’aurois, parbleu ! bientôt payé, »
Jean poursuivit : « Or çà, je t’apprendrai
Les mots, la guise, et toute la manière
Par où jument bien faite et poulinière
Auras de jour, belle femme de nuit.
Corps, tête, jambe, et tout ce qui s’ensuit
Lui reviendra ; tu n’as qu’à me voir faire.
Tais-toi surtout, car un mot seulement
Nous gâterait tout notre enchantement ;
Mous ne pourrions revenir au mystère,
De notre vie : encore un coup, motus,
Bouche cousue : ouvre les yeux sans plus :
Toi-même après, pratiqueras la chose. ».
Pierre promet de se taire, et Jean dit :
« Sus, Magdeleine, il se faut, et pour cause,
Dépouiller nue et quitter cet habit.
Dégrafez-moi cet atour des dimanches ?
Fort bien ! Otez ce corset et ces manches ?
Encore mieux ! Défaites ce jupon ?
Très-bien cela ! » Quand vint à la chemise,
La pauvre épouse eut, en quelque façon,
De la pudeur. Être nue ainsi mise
Aux yeux des gens ! Magdeleine aimoit mieux
Demeurer femme, et juroit ses grands dieux
De ne souffrir une telle vergogne
Pierre lui dit : « Voilà grande besogne !
Eh bien ! tous deux nous saurons comme quoi
Vous êtes faite : est-ce, par votre foi,
De quoi tant craindre ? Et la, la, Magdeleine,
Vous n’avez pas toujours eu tant de peine
À tout ôter. Gomment donc faites-vous,
Quand vous cherchez vos puces ? dites-nous ?
Messire Jean, est-ce quelqu’un d’étrange ?
Que craignez-vous ? Eh quoi ! qu’il ne vous mange
Çà, dépêchons ; c’est par trop marchandé ;
Depuis le temps, monsieur notre curé
Auroit déjà parfait, son entreprise. ».
Disant ces mots, il ôte la chemise,
Regardé faire et ses lunettes prend.
Messire Jean par le nombril commence,
Pose dessus une main, en disant
« Que ceci soit beau poitrail de jument ! »
Puis, cette main dans le pays s’avance.
L’autre s’en va transformer ces deux monts
Qu’en nos climats des gens nomment tétons,
Car, quant à ceux qui sur l’autre hémisphère’
Sont étendus, plus vastes en leur tour,
Par révérence on ne les nomme guère.
Messire Jean leur fait aussi sa cour,
Disant toujours, pour la cérémonie :
« Que ceci soit telle ou telle partie,
Ou belle croupe, ou beaux flancs, tout enfin ! »
Tant de façons mettoient Pierre en chagrin ;
Et, ne voyant nul progrès à la chose,
Il prioit Dieu pour la métamorphose.
C’étoit en vain ; car, de l’enchantement
Toute la force et l’accomplissement
Gisoit à mettre une queue à la bête.
Tel ornement est chose fort honnête :
Jean, ne voulant un tel point oublier,
L’attache donc. Lors Pierre de crier
Si haut, qu’on l’eût entendu d’une lieue :
« Messire Jean, je n’y veux point de queue !
Vous l’attachez trop bas, messire Jean ! »
Pierre à crier ne fut si diligent,
Que bonne part de la cérémonie
Ne fût déjà par le prêtre accomplie.
À bonne fin le reste auroit été,
Si, non content d’avoir déjà parlé,
Pierre encor n’eût tiré par la soutane
Le curé Jean, qui lui dit : « Foin de toi !
T’avois-je pas recommandé, gros âne,
De ne rien dire, et de demeurer coi !
Tout est gâté ; ho t’en prends qu’à toi-même ! »
Pendant ces mots, l’époux gronde à part soi.
Magdeleine est en un courroux extrême,
Querelle Pierre, et lui dit : « Malheureux !
Tu ne seras qu’un misérable gueux
Toute ta vie ! Et puis, viens-t’en me braire !
Viens me conter ta faim et fa douleur !
Voyez un peu ! Monsieur notre pasteur
Veut de sa grâce, à ce traîne-malheur,
Montrer de quoi finir notre misère :
Mérite-t-il le bien qu’on veut lui faire ?
Messire Jean, laissons là cet oison ?
Tous les matins, tandis que ce veau lie
Ses choux, ses aulx, ses herbes, son oignon,
Sans l’avertir, venez à la maison ;
Vous me rendrez une jument polie. »
Pierre reprit : « Plus de jument, ma mie ;
Je suis content de n’avoir qu’un grison. »