« La Lanterne »

By Alexandre Ducros

Written 1867-01-01 - 1885-01-01

C'est faire œuvre de Charité,

Que d'illuminer la nuit sombre,

Et de guider vers la clarté,

Ceux qui vont se heurtant dans l'ombre,

C'est là ton œuvre, ô Rochefort !

Malgré le vent soufflant très fort,

Puisque notre horizon est terne,

Que chacun de nous pourrait voir,

A la place du blanc, du noir ;

Allume ta Lanterne !

Montre les cailloux du chemin,

Les fondrières de la route.

Marche ta Lanterne à la main,

Devant nous qui n'y voyons goutte.

Cet endroit n'est pas écarté,

Mais il manque un peu de clarté,

En face de cette caserne ;

On peut se blesser aux faisceaux ;

Pour les myopes et les sots,

Allume ta Lanterne !

Où sommes-nous ? Je n'y vois plus…

J'entends des clameurs… quel tapage

De nos Députés, nos élus,

Je distingue l'ardent langage.

Mais une chose me confond ;

Dans ce palais on leur répond

Par l'ironique baliverne !

Sur notre Doit et notre Avoir,

Hélas ! ils ne peuvent rien voir…

Allume ta Lanterne !

Marchons toujours, nous finirons

Par arriver peut-être au gîte,

Alors nous nous reposerons…

En attendant, marchons plus vite.

Mais n'allons pas nous séparer ;

On court risque de s'égarer…

Qui veut aller seul, on l'interne !

Pour n'avoir rien à redouter,

Pour nous connaître et nous compter,

Allume ta Lanterne !

Hélas ! dans cette obscurité,

Qui pourrait vous faire un reproche ?

On nous dit : — « Prenez ce côté. »

Le côté droit, jamais le gauche.

Mais côté gauche ou côté droit,

Nous demandons le chemin droit.

Je crois, mes amis, qu'on nous berne ;

On nous fait patauger toujours,

Dans des chemins pleins de détours…

Allume ta Lanterne !

Malgré la nuit couvrant les cieux,

La nuit qui devient plus épaisse,

On nous dit de fermer les yeux,

De nous laisser mener en laisse.

J'ai confiance, — mais pourtant,

Voit-il le jour plus éclatant,

Celui qui nous gouverne ?

Tout en nous criant : — « Casse-cou ! »

Il nous fera rompre le cou…

Allume ta Lanterne !

Lorsque l'aurore paraîtra,

Éclairant les routes nouvelles,

Chacun de nous s'arrêtera,

Devant ses splendeurs immortelles !

Et, tous, nous bénirons le jour,

De paix, de concorde, d'amour ;

Adieu, chassepot et giberne !

O vieux monde, tu renaîtras,

Et toi, Rochefort, tu pourras,

Éteindre ta Lanterne !