La libellule

By Camille Saint-Saëns

Written 1890-01-01 - 1890-01-01

Près de l’étang, sur la prêle

Vole, agaçant le désir,

La Libellule au corps frêle

Qu’on voudrait en vain saisir.

Est-ce une chimère, un rêve

Que traverse un rayon d’or ?

Tout à coup elle fait trêve

À son lumineux essor.

Elle part, elle se pose,

Apparaît dans un éclair

Et fuit, dédaignant la rose

Pour le lotus froid et clair.

À la fois puissante et libre,

Sœur du vent, fille du ciel,

Son aile frissonne et vibre

Comme le luth d’Ariel.

Fugitive, transparente,

Faite d’azur et de nuit,

Elle semble une âme errante

Sur l’eau qui dans l’ombre luit.

Radieuse elle se joue

Sur les lotus entr’ouverts,

Comme un baiser sur la joue

De la Naïade aux yeux verts.

Que cherche-t-elle ? une proie.

Sa devise est : cruauté.

Le carnage met en joie

Son implacable beauté.