La Liseuse

By Théodore Banville

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

Dans la chambre est assise,

Mollement indécise,

Une dame aux yeux verts

Qui lit des vers.

La clarté de la lampe

Vient jouer sur sa tempe,

Et fait briller ses yeux

Mystérieux.

A côté d'elle éclate

Une fleur écarlate,

Dans un mince et changeant

Vase d'argent.

Le chat qu'elle protège,

Aussi blanc que la neige,

Rêve sur des coussins

Aux grands dessins.

Sur les chenets de l'âtre

Rit la flamme folâtre

Et s'embrase le feu

Vermeil et bleu.

Dans tout ce qui l'entoure

La Liseuse savoure

Les beaux luxes qui font

L'oubli profond.

Elle boit la meilleure

Tranquillité de l'heure,

Ainsi que les gourmets

Un doux vin. Mais

Tout à coup, quelque chose

Touche sa bouche rose

Et baise, en mille jeux,

Son sein neigeux.

Quel est l'esprit farouche

Qui baise cette bouche

Et palpite, ingénu,

Sur le sein nu ?

C'est la belle Strophe ivre

Qui s'échappe du livre,

En arrachant son flanc

Du feuillet blanc,

Et s'évade frivole,

Et vole, vole, vole,

Murmurant à l'entour :

Amour ! Amour !

Sous la folle caresse

Troublée en sa paresse,

La songeuse qui lit

Soudain pâlit ;

On voit, pleine d'extase,

Tressaillir dans le vase

Même la fleur de sang ;

Et le chat blanc

S'étire dans le vide,

Ouvre sa bouche avide

Et laisse voir les dents

Qui sont dedans,

Sentant, subtile bête !

Qu'au-dessus de sa tête,

Près de son fin museau

Passe un oiseau.