La lune

By Maurice Rollinat

Written 1877-01-01 - 1877-01-01

La lune a de lointains regards

Pour les maisons et les hangars

Qui tordent sous les vents hagards

Leurs girouettes ;

Mais sa lueur fait des plongeons

Dans les marais peuplés d'ajoncs

Et flotte sur les vieux donjons

Pleins de chouettes !

Elle fait miroiter les socs

Dans les champs, et nacre les rocs

Qui hérissent les monts, par blocs

Infranchissables ;

Et ses chatoiements délicats

Près des gaves aux sourds fracas

Font luire de petits micas

Parmi les sables !

Avec ses lumineux frissons

Elle a de si douces façons

De se pencher sur les buissons

Et les clairières !

Son rayon blême et vaporeux

Tremblote au fond des chemins creux

Et rôde sur les flancs ocreux

Des fondrières.

Elle promène son falot

Sur la forêt et sur le flot

Que pétrit parfois le galop

Des vents funèbres ;

Elle éclaire aussi les taillis

Où, cachés sous les verts fouillis,

Les ruisseaux font des gazouillis

Dans les ténèbres.

Elle argente sur les talus

Les vieux troncs d'arbres vermoulus

Et rend les saules chevelus

Si fantastiques,

Qu'à ses rayons ensorceleurs,

Ils ont l'air de femmes en pleurs

Qui penchent au vent des douleurs

Leurs fronts mystiques.

En doux reflets elle se fond

Parmi les nénuphars qui font

Sur l'étang sinistre et profond

De vertes plaques ;

Sur la côte elle donne aux buis

Des baisers d'émeraude, et puis

Elle se mire dans les puits

Et dans les flaques !

Et, comme sur les vieux manoirs,

Les ravins et les entonnoirs,

Comme sur les champs de blés noirs

Où dort la caille,

Elle s'éparpille ou s'épand,

Onduleuse comme un serpent,

Sur le sentier qui va grimpant

Dans la rocaille !

Oh ! quand, tout baigné de sueur,

Je fuis le cauchemar tueur,

Tu blanchis avec ta lueur

Mon âme brune ;

Si donc, la nuit, comme un hibou,

Je vais rôdant je ne sais où,

C'est que je t'aime comme un fou ;

O bonne Lune !

Car, l'été, sur l'herbe, tu rends

Les amoureux plus soupirants,

Et tu guides les pas errants

Des vieux bohèmes ;

Et c'est encore ta clarté,

O reine de l'obscurité,

Qui fait fleurir l'étrangeté

Dans mes poèmes !