La lyre et les doigts

By René-François Sully Prudhomme

Written 1867-01-01 - 1867-01-01

Une muse, immobile et la tête penchée,

Ne chantait plus ; la lyre en soupirait d'ennui,

Et, se plaignant aux doigts de n'être plus touchée,

Disait : « quelle torpeur vous enchaîne aujourd'hui ?

« je ne puis rien sans vous, réveillez-vous, doigts roses ;

L'air est si lourd, j'ai peine à vous parler tout bas,

Car mes fibres sans vous, comme des lèvres closes,

Amoncellent des voix qui ne s'élèvent pas.

« abattez-vous sur moi, comme au vol du zéphire

On voit dans les rayons tourbillonner les fleurs ;

Arrachez-moi mon cri comme au lin qu'on déchire,

Ou sur moi, lentement, glissez comme des pleurs.

« sinon, si par mépris vous me laissez oisive,

Rendez ma double branche au front carré des bœufs ;

De quel autre baiser voulez-vous que je vive

Que du baiser des doigts qui m'ont faite pour eux ? »

— " lyre, que pouvons-nous ? Sommes-nous l'harmonie ?

Est-ce nous le délire ? Est-ce nous la langueur ?

Et ne sentons-nous pas, esclaves du génie,

Tous nos frissons liés par le sommeil du cœur ?

« il est le dieu, la main subit sa fantaisie :

Parfois il nous trahit sans nous avoir lassés,

Et parfois, sans pitié, sa longue frénésie

Nous agite sanglants dans les sept fils cassés !

« implore-le toujours, quelques chants que tu veuilles,

Car nous les lui devons, les chants que tu nous dois :

Sans les brises d'été plus de murmure aux feuilles,

Sans les souffles du cœur plus d'éloquence aux doigts ! »