La mêlée

By Victor Hugo

Written 1826-01-01 - 1826-01-01

Pâtre ! change de route. — Au pied de ces collines

Vois onduler deux rangs d'épaisses javelines ;

Vois ces deux bataillons l'un vers l'autre marchant ;

Au signal de leurs chefs que divise la haine,

Ils se sont pour combattre arrêtés dans la plaine.

Écoute ces clameurs… tu frémis c'est leur chant !

« Accourez tous, oiseaux de proie,

Aigles, hiboux, Vautours, corbeaux !

Volez ! Volez tous pleins de joie

À ces champs comme à des tombeaux !

Que l'ennemi sous notre glaive

Tombe avec le jour qui s'achève !

Les psaumes du soir sont finis.

Le prêtre, qui suit leurs bannières,

Leur a dit leurs vêpres dernières,

Et le nôtre nous a bénis ! »

Halbert, baron normand, Ronan, prince de Galles,

Vont mesurer ici leurs forces presqu 'égales ;

Les Normands sont adroits ; les Gallois sont ardents.

Ceux-là viennent chargés d'une armure sonore ;

Ceux-ci font, pour couvrir leur front sauvage encore,

De la gueule des loups un casque armé de dents !

« Que nous fait la plainte des veuves,

Et de l'orphelin gémissant ?

Demain nous laverons aux fleuves

Nos bras teints de fange et de sang.

Serrons nos rangs, brûlons nos tentes !

Que nos trompettes éclatantes

Glacent l'ennemi méprisé !

En vain leurs essaims se déroulent ;

Dans chacun des sillons qu'ils foulent

Leur sépulcre est déjà creusé ! »

Le signal est donné. — Parmi des flots de poudre,

Leurs pas courts et pressés roulent comme la foudre… —

Comme deux chevaux noirs qui dévorent le frein,

Comme deux grands taureaux luttant dans les vallées,

Les deux masses de fer, à grand bruit ébranlées,

Brisent d'un même choc leur double front d'airain.

« Allons, guerriers ! la charge sonne !

Courrez, frappez, c'est le moment !

Aux sons de la trompe saxonne,

Aux accords du clairon normand !

Dagues, hallebardes, épées,

Pertuisanes de sang trempées,

Haches, poignards à deux tranchants,

Parmi les cuirasses froissées,

Mêlez vos pointes hérissées,

Comme la ronce dans les champs ! »

Où est donc le soleil ? — Il luit dans la fumée

Comme un bouclier rouge en la forge enflammée.

Dans les vapeurs de sang on voit briller le fer ;

La vallée au loin semble une fournaise ardente ;

On dirait qu'au milieu de la plaine grondante

S'est ouverte soudain la bouche de l'enfer.

« Le jeu des héros se prolonge,

Les rangs s'enfoncent dans les rangs,

Le pied des combattants se plonge

Dans la blessure des mourants.

Avançons ! avançons ! courage !

Le fantassin mord avec rage

Le poitrail de fer du coursier ;

Les chevaux blanchissants frissonnent,

Et les masses d'armes résonnent

Sur leurs caparaçons d'acier !

Noir chaos de coursiers, d'hommes, d'armes heurtées !

Les Gallois, tout couverts de peaux ensanglantées,

Se roulent sur le dard des écus meurtriers ;

À mourir sur leurs morts obstinés et fidèles,

Ils semblent assiéger comme des citadelles

Les cavaliers normands sur leurs grands destriers.

« Que ceux qui brisent leur épée

Luttent des ongles et des dents,

S'ils veulent fuir la faim trompée

Des loups autour de nous rôdants !

Point de prisonniers ! point d'esclaves !

S'il faut mourir, mourrons en braves

Sur nos compagnons immolés.

Que demain le jour, s'il se lève,

Voie encor des tronçons de glaive

Étreints par nos bras mutilés !… »

Viens, berger: la nuit tombe, et plus de sang ruisselle ;

De coups plus furieux chaque armure étincelle ;

Les chevaux éperdus se dérobent aux mors.

Viens, laissons achever cette lutte brûlante.

Ces hommes acharnés à leur tache sanglante

Se reposeront tous demain, vainqueurs ou morts !