La mémoire

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1830-01-01 - 1830-01-01

Tais-toi, ma sœur ! le passé brûle.

Son nom, c’est lui ; ne le dis plus :

Se reprendre à des biens perdus,

C’est marcher au flot qui recule.

Empreint d’une ardente douceur,

À peine effleure-t-il ma bouche,

Comme une flamme qui me touche,

Ce nom brûle… Tais-toi, ma sœur.

Femme, tu vois un cœur de femme

Au fond de nos yeux consternés,

Lorsqu’à s’éteindre condamnés,

Trop de fièvre en usa la flamme.

Au mal qui fait longtemps souffrir,

Crois-moi, l’homme est plus inflexible ;

Il nous défend d’être sensible :

Il ne défend pas d’en mourir !

Ce qu’il sait de science amère

Pour mentir à son propre amour ;

Ce qu’il peut inventer un jour

Contre son idole éphémère ;

Ce que j’ai ressenti tout bas

De sa haine… ou de son délire,

Tout haut je ne veux pas le dire,

Pour que Dieu ne me venge pas !

Car j’ai là comme une prière

Qui pleure pour lui nuit et jour ;

C’est la charité dans l’amour,

Ou c’est sa parole première.

Qu’elle enfermait d’âme et de foi,

Sa voix jeune et si tôt parjure !

J’en parle à Dieu sans son injure,

Pour que Dieu l’aime autant que moi.

Je garde au cœur la fraîche empreinte

De ce qu’il fut dans sa candeur ;

Et, quand Dieu pèsera mon cœur,

Crois-tu qu’il en brise l’étreinte ?

Lui n’est plus lui, même à ses yeux ;

D’autres n’ont que son faux hommage :

Je le plains ; mais sa belle image,

Je ne la lui rendrai qu’aux cieux !