La mendiante de bazeilles
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
« Donnez ! » me criait sur la route
Une enfant qui courait pieds nus.
« Donnez ! que votre cœur écoute
Les pleurs amers du mien venus.
Donnez ! Autrefois notre père
Du travail tirait un peu d'or.
Seulement de quoi vivre encor,
Mes petites sœurs et mon frère !
Les ennemis forts et nombreux
S'en vinrent déchirer la France.
Partout — riches ou malheureux —
Ce fut un long cri de souffrance.
Après des batailles, un soir,
Il en vint un, puis un cortège.
Ma mère dit : « Dieu nous protège !
« Longtemps il nous faudra les voir. »
Pour apprivoiser leur colère,
On servit pain, chair et boisson,
Jamais aux jours de grand salaire
On n'en vit tant à la maison.
Mais toujours, d'une voix terrible,
A nouveau chacun exigeait ;
Et son fusil se dirigeait
Sur nous, comme sur une cible.
De peur, nous frémissions tout bas.
Ma mère osa trahir ses larmes.
Soudain l'un d'eux bondit, — hélas ! —
Jure et la perce de ses armes.
L’œil en feu, mon père à leurs coups
Oppose une hache : on l'écrase.
Nous fuyons ; le toit qui s'embrase
Pétille au loin derrière nous.
Nous errons près de la frontière.
Au village habite la Mort.
La Mort est douce au cimetière :
Là, près de Dieu, l'innocent dort.
Mais une ruine flétrie,
Pour nos parents quel dur tombeau !
Pas un débris, pas un lambeau
Qui ne parle de leur furie !
Nous mendions par les chemins,
Vivant des dons de tout le monde.
Il est des êtres inhumains
Qui disent : « Va-t'en, vagabonde ! »
Amer est le pain d'étranger ;
Mais il aide notre misère.
Donnez, et notre petit frère
Pourra grandir et nous venger !…