La mer amoureuse
Written 1876-01-01 - 1876-01-01
Un murmure, un souffle, un rêve
M'est parvenu de la grève
Où pleurait la grande mer.
Était-ce une voix de femme ?
J'en ai conservé dans l'âme
Comme un souvenir amer.
Ah ! c'est le vent dans l'étendue !Ah ! c'est le vent dans l'étendue !
Amer, et pourtant bien doux ;
Je me suis mis à genoux
Dans les ténèbres profondes
De la triste et calme nuit,
Où passe et s'évanouit
Un frisson d'or sur les ondes.
Ah ! c'est la houle qui gémit !Ah ! c'est la houle qui gémit !
Pourtant, la nuit était brune,
Bien brune, et sans clair de lune ;
Ce mystérieux frisson
Venait de la chevelure
De l'ange dont la voix pure
Murmurait une chanson.
Ah ! c'est le vent dans l'étendue !Ah ! c'est le vent dans l'étendue !
Il existe des Esprits,
Bien que tous n'aient pas compris
Ces êtres faits de chimères,
Par les poëtes rêvés ;
Et les autres sont privés
De nos voluptés amères.
Ah ! c'est la houle qui gémit !Ah ! c'est la houle qui gémit !
Celui-ci, je m'imagine,
Était d'essence divine,
Invisible et souriant ;
Je sentais bien sa présence,
J'écoutais dans le silence
Cette âme de l'océan.
Ah ! c'est le vent dans l'étendue.Ah ! c'est le vent dans l'étendue.
On a beau parler toujours
Des matelots sans secours
Ensevelis sous les vagues ;
Moi, je crois à ta douceur,
Mer ! tes paroles de sœur
Sont amoureuses et vagues.
Ah ! c'est la houle qui gémit !Ah ! c'est la houle qui gémit !
Jamais, ô profond abîme,
Je n'ai pu croire à ton crime,
A tes colères d'un jour ;
Parce que, la nuit, tu chantes
De longues plaintes touchantes
Et sembles pâmer d'amour.
Ah ! c'est le vent dans l'étendue !Ah ! c'est le vent dans l'étendue !
Et peut-être tu gémis
Que des souffles ennemis
T'aient fait le sépulcre immense
Où, dans un linceul de flots,
D'aventureux matelots
Ont expié leur démence.
Ah ! c'est la houle qui gémit !Ah ! c'est la houle qui gémit !
Tu te lamentes, et brises
Doucement tes lames grises
Sur le sable, et tu te plains
A la sourde destinée
D'être à jamais condamnée
A rouler des corps humains.
Ah ! c'est le vent dans l'étendue !Ah ! c'est le vent dans l'étendue !
Mais viens à moi, viens à moi,
Jusqu'à mes pieds ; car j'ai foi
En ta mystique tendresse ;
Je sens que je vais t'aimer,
Et mon cœur peut te nommer
Son éternelle maîtresse.
Ah ! c'est la houle qui gémit !Ah ! c'est la houle qui gémit !
Je jette en ton sein splendide
Qui monte et baisse, sans ride
Et comme un miroir ami,
Tant de choses dépensées
Et tant de vaines pensées
Qui jusqu'ici m'ont blêmi.
Ah ! c'est le vent dans l'étendue !Ah ! c'est le vent dans l'étendue !
Désormais tous mes sanglots
Se mêleront à tes flots ;
J'écouterai ton génie
Psalmodier tes ennuis,
Et je bercerai mes nuits
Avec ta grande harmonie.
Ah ! c'est la houle qui gémit !Ah ! c'est la houle qui gémit !
Viens, ô superbe éplorée,
Donne-moi la paix sacrée
D'un inaltérable amour ;
Pour adoucir ton murmure,
Je te donne, je le jure,
Toute ma vie en retour.
C'est le vent dans l'étendue,
C'est la houle qui gémit,
C'est l'amphitrite éperdue
Qui sanglote et qui frémit ;
C'est la mer immense et belle
Qui vient mumurant à moi,
Qui me flatte et qui m'appelle,
Prise d'un étrange émoi ;
C'est la voix des flots tranquilles
Qui s'élève dans la nuit,
Et l'on dirait qu'immobiles
Ils savent parler sans bruit ;
Un je ne sais quoi qui charme,
Qui pénètre et qui ravit ;
La mer n'est plus qu'une larme,
Elle aime ! Elle aime ! Elle vit.