La mère qui pleure

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1860-01-01 - 1860-01-01

J’ai presque perdu la vue

À suivre le jeune oiseau

Qui, du sommet d’un roseau.

S’est élancé vers la nue.

S’il ne doit plus revenir,

Pourquoi m’en ressouvenir ?

Bouquet vivant d’étincelles

Il descendit du soleil

Éblouissant mon réveil

Au battement de ses ailes.

S’il ne doit plus revenir,

Pourquoi m’en ressouvenir ?

Prompt comme un ramier sauvage,

Après l’hymne du bonheur,

Il s’envola de mon cœur,

Tant il craignait l’esclavage !

S’il ne doit plus revenir,

Pourquoi m’en ressouvenir ?

De tendresse et de mystère

Dès qu’il eut rempli ces lieux,

Il emporta vers les cieux

Tout mon espoir de la terre !

S’il ne doit plus revenir,

Pourquoi m’en ressouvenir ?

Son chant que ma voix prolonge

Plane encor sur ma raison.

Et dans ma triste maison,

Je n’entends chanter qu’un songe.

S’il ne doit plus revenir.

Pourquoi m’en ressouvenir ?

Le jour ne peut redescendre

Dans l’ombre où son vol a lui,

Et pour monter jusqu’à lui

Mes ailes ont trop de cendre.

S’il ne doit plus revenir.

Pourquoi m’en ressouvenir ?

Comme l’air qui va si vite,

Sois libre, ô mon jeune oiseau !

Mais que devient le roseau.

Quand son doux chanteur le quitte !

S’il ne doit plus revenir.

Pourquoi m’en ressouvenir ?