La messagère

By Lucie Delarue-Mardrus

Written 1930-01-01 - 1930-01-01

Mon âme, dis ? Ne t'est-il pas possible

Dès maintenant, avant même la mort,

D'être, dehors, esprit sans corps, qui sort

Et qui hante dans l'invisible ?

Tout doucement et comme chaque soir

S'est étendu le corps las du grand fauve

Dans la profonde et ténébreuse alcôve

Où je dors dans un néant noir.

— Tout doucement, ai-je dit à mon âme,

Quitte mon corps et t'en vas par la nuit.

Ne sache pas si la lune reluit

Ou bien si la tempête clame,

Car tu seras loin du sang et des os

Qui, faiblement, ont peur, étant fragiles,

Et raseras, de deux ailes agiles,

Les prés, les champs, les bois, les eaux.

Tu glisseras sans crainte, quoique seule,

Par les chemins que je connais si bien.

Tu t'en iras jusqu'à ma morte aïeule

Enterrée, et qui n'est plus rien.

Sans bruit, sans bruit, comme vont les colombes,

Tu passeras le portail vermoulu

Du cimetière aux quatre seules tombes,

Et diras en entrant : « Salut ! »

Tu descendras vers ma morte couchée,

La dame étrange et vieille d'autrefois.

Tu lui diras avec des mots sans voix

Ce pourquoi je t'ai dépêchée.

« Quelqu'un, ô morte, a compris maintenant,

Et te le dit jusqu'au fond de la terre,

Ton cœur amer, ton grand délaissement

Et tout ton orageux mystère.

« Quelqu'un des tiens te demande pardon,

Quelqu'un des tiens, ton nom et ta famille,

Quelqu'un d'étrange, une petite-fille

Qui reçut ton esprit en don.

« C'est ta folie, ô morte, qui l'inspire !

Son chant est fait de ta voix de jadis.

Elle ne fit que d'accorder la lyre

Que, sans cordes, tu lui tendis.

« Réveille-toi ! J'apporte lai nouvelle.

Réveille-toi ! Je frappe à ton cercueil.

Réveille-toi ! Ta mort a fait un deuil.

Réveille-toi, nuit éternelle !

« Réveille-toi ! J'ai passé par tes fleurs.

Réveille-toi de la part d'une dame.

Réveille-toi ! Je t'apporte ses pleurs.

Réveille-toi ! Je suis son âme ! »

Ainsi dit-elle, et vers moi s'en revint,

Et je me vis dans mon alcôve close,

Corps un moment sans âme, qui, d'instinct,

Avait pris la funèbre pose,

Les pieds rejoints, anguleux sous le drap,

Les doigts croisés, rituelle attitude

Qu'un jour aussi quelqu'un me donnera

Pour la suprême solitude.