La Mitrailleuse

By Théodore Banville

Written 1875-01-01 - 1875-01-01

La Mitrailleuse, un nom charmant ! J'y veux songer.

Elle est d'une bonne syntaxe ;

J'aime sa tabatière et son affût léger,

Ses canons tournant sur un axe,

Jolis petits canons, étroitement unis,

Sa batterie en féronnière

Et son récipient à cartouches, munis

Chacun d'un couvercle à charnière !

La chose est dans sa boîte, et, pour charmer nos yeux,

Se manœuvre, (on me le révèle,)

O Barbarie, ainsi que ton orgue joyeux,

En tournant une manivelle ;

Grâce à quoi dragons verts, cuirassiers, fusiliers,

Déchus de leur beauté physique,

Tous, par douzaines, par centaines, par milliers

Seront foudroyés en musique.

Un enfant y suffit ; alors, dans un éclair,

Notre chair sous le plomb féroce

Volera par lambeaux ensanglantés, sur l'air

Allez-vous-en, gens de la noce !

O mères ! qui, riant au baiser de vos fils,

Oubliez l'amère souffrance

Et portez suspendus à votre sein de lys

Ces beaux enfants, fleurs de la France ;

Ne vous obstinez pas, ô mères que le jour

Baigne de sa clarté subtile,

A les nourrir ainsi du lait de votre amour ;

Cessez une lutte inutile.

Tandis que votre lait abreuve un seul enfant,

La Mitrailleuse, mousquetade

Énorme, a vite mis un millier triomphant

D'hommes faits — en capilotade.

Vous ne résistez pas à la comparaison !

Couseuses, rien ne peut absoudre

Le fil d'or de nos jours ; vous n'aurez pas raison

De cette machine à découdre !

Le fossoyeur n'a plus à creuser de tombeaux.

Les oiseaux noirs pendent en grappe

Sur nous ; voici venir la fête des corbeaux :

C'est pour eux que l'on met la nappe !

Car, ô Progrès, génie auguste et factieux !

Songeur qui, déployant tes ailes,

Sous les noirs Océans et dans l'horreur des Cieux

Vas chercher des routes nouvelles !

Un ménechme hideux, ton singe et ton bouffon,

Contemplant ton œuvre hardie,

Pour réjouir la Nuit et pour charmer Typhon

En fait l'ignoble parodie ;

Et quand, victorieux des vieux spectres rampants,

Recréant la beauté première,

Démon de la science et du jour, tu répands

La poésie et la lumière ;

Quand tu pétris, cyclope, avec ton dur marteau,

La machine, — bête de somme

Qui traîne en se jouant le char et le bateau,

Détruit l'espace, affranchit l'homme,

La Machine, qui va pour nous recommencer

Les Titans aux labeurs superbes,

Qui sait creuser le noir sillon, ensemencer,

Faucher le blé, lier les gerbes ;

Alors le faux Progrès, ton singe, acclimaté

Dans les batailles volcaniques,

Pour nous hacher menu comme chair à pâté

Forge des bourreaux mécaniques !