La montée au château
By Jean Lorrain
Written 1883-01-01 - 1883-01-01
J'ai fait souvent ce rêve et bâti ce poème
D'avoir bien loin d'ici, dans le pays bohème,
Sous un grand étendard, semé de fleurs de lys,
Un manoir à donjons sculptés, à pont-levis,
Avec des toits pointus tout blancs de tourterelles…
Pour compagne une enfant aux doigts mignons et frêles,
Fleur de neige et d'aurore éclose au ciel danois,
Dont les yeux parleraient des choses d'autrefois ;
Et, les beaux soirs d'automne, après les jours de chasse,
Entre nos lévriers et nos chevaux de race,
Nous monterions, tous deux côte à côte, en rêvant,
La rampe du château, nos pages nous suivant.
C'est le soir, il fait doux… le torrent, qu'illumine
Un rayon du couchant, fume dans la ravine
Et le fond de la gorge est plein de vapeurs d'or.
La forêt est épaisse ; on ne voit pas encor
Émerger au dessus les hautes poivrières.
Une verte clarté tombe des sapinières
Et, la montée étant très rude à travers bois,
Les chevaux vont au pas… On entend à mi-voix
Chuchotter les soudards au milieu du silence.
Des gouttes de soleil perlent aux fers de lance
Et les cottes de maille ont d'étranges reflets.
Faible, avec un murmure ailé d'esprits follets,
On entend s'ébrancher le feuillage d'automne.
Sur un ciel d'outremer la feuille d'or frissonne
Et tombe ; les chevaux étouffent leurs pas sourds
Dans l'herbe, on se croirait dans un bois de velours,
Et rien n'est plus joli sur ce fond vert de mousse
Que le profil de fée et la main frêle et douce
D'une jeune comtesse aux fines tresses d'or,
Chevauchant dans les bois aux sons joyeux du cor.
Nous marchons côte à côte ; à nos pieds des abîmes
Noirs de pins ; au dessus d'autres pins sur des cîmes.
Parfois une échappée ouverte en plein azur
Découpe en grands traits noirs un lambeau de ciel pur,
Puis nous rentrons sous bois.
Le cortège s'enfonce
Dans un sentier rempli de broussailles de ronce,
Sorte de chemin creux encaissé de talus,
Où chaque pas dans l'herbe éveille un bruit confus
De feuille, de branchage et de voix étouffée ;
Le brin d'herbe est lutin et la pervenche est fée.
On dirait, dans les bois pleins d'ombre et de frisson,
Comme le frôlement d'une immense chanson.
Il pleut de grands rayons à travers la feuillée.
Les reflets du couchant parmi l'herbe mouillée
Ont des rougeurs d'aurore et des tons d'ambre clair,
Les grands lévriers blancs paraissent couleur chair,
L'écume des chevaux se fond en neige rose
Et la blanche comtesse a le teint d'une rose
Qui s'ouvre ; sur sa bouche est un éclair d'émail ;
Elle flatte en rêvant son cheval au poitrail
Et sourit… j'ai mon bras sur son juste d'hermine
Et bien loin sur nos pas la troupe s'achemine
En chuchotant.
Voici qu'au dessus du bois noir
On voit poindre les toits ardoisés du manoir :
Pignons ouvrés à jour, devises découpées
Reluisant au soleil comme des fers d'épée,
Tourelles de granit et grands bouquets de plomb,
Dans la rougeur du soir profilés en or blond,
Puis le porche apparaît… comme un vol de mouettes,
On entend sur les toits crier les girouettes ;
Suspendu dans l'espace à sa hampe de fer,
L'étendard blasonné flotte et claque dans l'air ;
Le nain sonne du cor au balcon, les gorgones
Se penchent aux huit coins des donjons octogones
Et, du maître au logis célébrant le retour,
Tout l'essaim des ramiers roucoule dans la tour.
Sur nos fronts en passant ils font neiger les branches
Et l'or du crépuscule est plein de choses blanches.