La mort de Champlain

By Louis Dantin

Written 1932-01-01 - 1932-01-01

Sur un rocher neigeux, dans un pays perdu

Que le grand fleuve mire à ses eaux solitaires,

Le héros, l'oeil hanté de visions austères,

S'endort, comme accablé de son labeur ardu.

Quelques soldats obscurs environnent sa couche,

Braves qu'avait gagnés son rêve conquérant,

Et ces fils éperdus recueillent en pleurant

Les syllabes d'espoir qui tombent de sa bouche.

Nulle femme ne lui murmure un cher adieu ;

Aucun baiser d'épouse, ou de fille ou d'amante,

N'attendrit son instant suprême, que tourmente

La seule passion de la France et de Dieu.

Comme un gage de paix pour l'heure redoutée,

Un prêtre, compagnon d'oeuvres et de combat,

Au chevalier pieux offre, sur son grabat,

Cette croix qu'en ce sol naguère il a plantée.

La stupeur se répand dans la bourgade en deuil,

Sur les coeurs atterrés l'effroi plane en silence,

Et chacun se demande : « Est-ce notre existence

Que cet homme en mourant va clouer au cercueil ? »

Autour, la forêt vierge et les savanes bleues

Où glissent le Mohawk et le Tsonnontouan ;

Puis les déserts sans fin, puis le morne océan :

La France est par delà, si loin, à mille lieues !

Et le calme héros expire sans renom,

Sans une voix chantant sa pénible épopée,

Sans savoir si quelqu'un reprendra son épée,

Sans laisser même un fils pour porter son grand nom.

Mais qu'importe l'oubli lorsque l'oeuvre demeure

Et qu'au Christ, à la France, un royaume est acquis ?

Mais, au soir des combats, sur le tertre conquis

Quand flotte le drapeau, qu'importe que l'on meure ?

Peut-être à ses yeux clos brille alors le secret

Des triomphes futurs, des grandes destinées,

D'une gloire qui vient par delà les années,

Et, comme sans remords, il tombe sans regret.

À cette heure, bien mieux que le bronze ou la pierre,

L'avenir, ô Champlain ! te consacre un autel.

Vois ! après trois cents ans, tout un peuple immortel

Germe sur ton cercueil et vit de ta poussière.