La mort de pelloquet

By Raoul Ponchon

Written 1920-01-01 - 1920-01-01

Il existait donc sous l’Empire

Un certain nommé Pelloquet,

Assez artiste, ivrogne pire,

Et pâle convive au banquet

De la Vie. Un de ces bohèmes,

Par la « Muse verte » grisés,

Qui rêvant tout haut leurs poèmes

Les tiennent pour réalisés.

La fâcheuse paralysie

Le cloua, jeune, sur son lit ;

Et finalement l’aphasie,

Pour ainsi dire l’abolit,

Sans qu’il renonçât à son vice ;

Tant qu’il n’eut plus au bout d’un laps,

Qu’une syllabe à son service ;

Cette syllabe était abs… abs…

Quelle était sa signifiance ?

Voulait-il exprimer par là

Qu’il avait parfois une abs…ence !…

On s’en fût douté sans cela.

Cette syllabe inepte, kurde,

Pouvait signifier encor

Qu’il trouvait l’existence abs…urde,

Et voulait changer de décor ?…

Tous les gens de son entourage

Faisaient des efforts superflus,

Pour qu’il en dise davantage,

Mais ils n’en tiraient rien de plus.

Il allait leur mâchant sans cesse

Ces trois lettres, abs… furieux,

Tour à tour, ou plein de tristesse,

Qu’ils ne le comprissent pas mieux.

Puis, un jour, croyant reconnaître

Qu’il était des plus mal en point,

Ils firent appeler un prêtre

Qui, lui, du moins, n’hésita point.

« Parbleu ! fit-il — le pauvre diable

Ne se fait nulle illusion

Sur sa fin irrémédiable.

Abs… veut dire abs…olution. »

Mais le moribond sur sa couche

Où l’impuissance l’affolait,

Laissa voir en son œil farouche

Que ce n’est pas ça qu’il voulait.

Un ami, sur ces entrefaites,

S’écria d’un air inspiré :

« Ah ! mon Dieu ! que nous sommes bêtes !

Attendez, monsieur le curé. »

Il fut chercher une bouteille.

Elle avait un fier gabarit,

Il faut croire, car, ô merveille !

Notre vieux Pelloquet sourit,

En la voyant. Il fit un geste

Pour l’atteindre, un suprême effort,

Mais la Camarde fut plus preste.

« Abs… » dit-il — et retomba mort,

L’extase sur sa face empreinte.

Il ne voulait qu’un « perroquet »,

C’est-à-dire une bonne abs…inthe.

Pauvre bougre de Pelloquet !