La mort des fiances
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
Des rives du Niémen jusqu’à celles du Rhin,
Chaque Allemand savait que jadis à Berlin
Pendant longtemps flotta le drapeau de la France ;
Ils voulaient se venger. Quelle fut leur vengeance ?
Horrible, indigne, hélas ! d’un peuple qui se croit
Du monde le premier, qui dit avoir le droit
De s’appeler savant, cultivé, poétique,
Magnanime, moral, surtout philanthropique.
Et pourtant, des Teutons lorsqu’ils foulaient le sol,
Les Français, vrais soldats, ne dirent pas : Le vol
Est notre ordre du jour ; on ne les vit pas faire
Aux gens inoffensifs une implacable guerre.
Non ! Ah ! cruels Germains, redoutez l’avenir,
Car les Français, un jour, voudront se souvenir !
C’est au déclin du jour. Au coin d’un cimetière,
Une femme à genoux récite une prière.
« Chers enfants, ici-bas je ne vous verrai plus,
Dit-elle en finissant ; mais j’espère en Jésus,
J’espère en l’Éternel, en la Vierge Marie !
Je vous retrouverai dans une autre patrie.»
Un prêtre, en ce moment, passe dans le chemin,
S’approche de la femme et, lui prenant la main :
« Pauvre mère, dit-il, votre deuil est immense ;
Mais, puisque vous mettez en Dieu votre espérance,
Il vous soulagera. Je suis son serviteur.
Contez-moi vos chagrins, ouvrez-moi votre cœur.
— Bon monsieur le curé, vous êtes charitable !
Ce que vous entendrez sera bien lamentable.
A quelques pas d’ici se trouve ma maison :
Allons-y : la nuit vient, et froide est la saison. »
Près d’un fourneau de fer, sur un vieux banc de chêne,
Le prêtre s’est assis. Une lampe avec peine
Entoure un crucifix d’une faible clarté ;
Tous les autres objets sont dans l’obscurité.
La femme a commencé de raconter l’histoire
De ses derniers malheurs. « Oui, vous pouvez me croire,
Mon père, c’est ici qu’ils se dirent adieu.
Ah ! c’était un garçon comme l’on en voit peu !
Marguerite, ma fille, était sa bien-aimée ;
Il voulait l’épouser au sortir de l’armée.
Soudain la guerre éclate ; il part, le cœur serré.
Depuis ce moment-là nous avons bien pleuré.
Après un mois de lutte, hélas ! peu favorable,
Arrive de Sedan le jour épouvantable.
Ça fait frémir ! Enfin, mon fils des Allemands
Se trouve prisonnier, mais ne l’est pas longtemps.
Avec quelques amis, sur les bords de la Loire
Il va combattre encor et se couvre de gloire.
Il échappe aux boulets. Mais le facteur, un soir,
Sonne à ma fille un pli portant un cachet noir.
Elle l’ouvre en tremblant, lit, puis se précipite
Dans me bras en disant : « O mère, partons vite,
« Ne perdons pas de temps. Mon brave fiancé
« Est près de Montbéliard, grièvement blessé. »
Ah ! bien coupables sont les auteurs d’une guerre
Avez-vous jamais vu l’hôpital militaire,
Bon monsieur le curé ? Là, les pauvres soldats
Dans d’atroces douleurs attendent le trépas.
Ceux qu’épargne la mort retournent au village,
C’est vrai, mais peuvent-ils reprendre leur ouvrage ?
Lorsqu’on est impotent l’on ne peut pas bêcher ;
Avec un déni-bras comment pouvoir faucher ?
Ma fille trouve donc, assis sur de la paille,
Son valeureux promis. Un éclat de mitraille
L’a privé des deux mains. Touchant est le revoir.
Mais pour moi, cependant, il est pénible à voir.
Je pense et ne dis rien. Elle pleure, soupire.
Lui, pour la consoler, s’efforce de sourire.
Tout à coup un docteur s’arrête devant nous :
« Ah ! dit-il au blessé, cous êtes aimé, vous !
« Ici plus d’un guerrier a quitté cette vie
« Sans avoir près de lui quelque personne amie,
« Sans avoir entendu, sortant du fond du cœur,
« Au moment de la mort, un mot consolateur.»
S’adressant à ma fille : « Armez-vous de courage.
« Ce soir vous reprendrez le chemin du village.
« S’il a deux mains de moins vous avez son amour :
« Cela doit vous suffire. Adieu ! Heureux retour ! »
Au milieu de la nuit, le train, un train immense,
Plein de soldats blessés, s’arrête. Alors commence
Un massacre inouï. Du coté des wagons
Les artilleurs prussiens ont braqué leurs canons.
Parmi ces pauvres gens les projectiles tombent.
En voulant se sauver, plusieurs d’entre eux succombent.
Il fait noir. D’un obus la sinistre lueur
Éclaire par instants cette scène d’horreur.
Marguerite, d’un saut, hors du wagon s’élance ;
Elle veut m’entrainer, mais je perds connaissance.
Le lendemain matin, sur la neige, et glacés,
Je retrouve les corps des pauvres fiancés.
J’ai fini. N’est-ce pas, c’est une triste histoire ?
— Lorsqu’on est malheureux, il est bien doux de croire, »
Répond l’excellent prêtre. Et, pendant qu’au dehors
La neige tombe, il dit la prière des Morts.