La mort

By Jeanne Loiseau

Written 1896-01-01 - 1896-01-01

Taisez-vous, pâles fantômes

Qui vous prétendez des dieux !

C'est moi qui tiens des atomes

Le creuset mystérieux.

Désir, Illusion vaine,

Servez votre souveraine :

Que votre puissance entraîne

L'homme enivré vers la Mort !

Sans vous il pourrait connaître

La misère de son être,

Et, se refusant à naître,

Il trahirait mon effort.

« Cachez-lui par vos chimères

L'ombre immense où je l'attends,

Et, sous les cieux éphémères,

La fuite de ses instants ;

Qu'il vive, pense et s'efface

Sans déchiffrer sur ma face

Le but sombre qu'à sa race

J'assigne au fond du tombeau.

Me livrant sa chair lassée,

Qu'il croie ‒ audace insensée ! ‒

Me dérober sa pensée

Comme un immortel flambeau.

« Parez l'obscure matière

A ses regards éblouis ;

Qu'il y puise la lumière

Et des concerts inouïs.

Moi, qui dissous la substance,

Je sais qu'en son inconstance

L'universelle existence

Est la Force en mouvement.

Dans ce tourbillon sans trêve,

Qu'importe la forme brève !

Je ne détruis qu'un vain rêve,

Je crée éternellement.

« En sa morne indifférence,

Ma terrible activité

Ne connaît point la souffrance,

La gloire ni la beauté.

J'ai l'infini pour domaine.

L'altière raison humaine,

Qu'un mirage trouble et mène,

Me coûte à décomposer

Juste autant, lorsqu'en vient l'heure,

Qu'un souffle qui passe et pleure

Ou la corolle qu'effleure

L'insecte sans s'y poser.

« Le masque affreux dont on couvre

Ma sublime majesté,

La face osseuse où s'entr'ouvre

Un rictus épouvanté,

Les yeux creux, le crâne blême,

Me sont donnés pour emblème

Par ceux à qui mon problème

Reste à jamais inconnu.

Car tout être qui respire

Contre ma grandeur conspire,

Et pour vanter mon empire

Nul n'est jamais revenu.

« L'insensible molécule,

Seule, est sans crainte en mes mains ;

Mais tout ce qui vit recule

Devant mes sombres chemins.

La personnalité lâche

En vain s'oppose à ma tâche :

Je transforme sans relâche

Tous les éléments divers.

Gloire à moi ! gloire à la tombe !

Tout en surgit, tout y tombe.

Sur l'éternelle hécatombe

Je construis les univers. »