La mouche et la fourmi

By Jean de La Fontaine

Written 1678-01-01 - 1694-01-01

La mouche et la fourmi contestoient de leur prix.

O Jupiter ! dit la première,

Faut-il que l'amour-propre aveugle les esprits,

D'une si terrible manière

Qu'un vil et rampant animal

À la fille de l'air ose se dire égal !

Je hante les palais, je m'assieds à ta table ;

Si l'on t'immole un bœuf, j'en goûte devant toi ;

Pendant que celle-ci, chétive et misérable,

Vit trois jours d'un fétu qu'elle a traîné chez soi. ‒

Mais, ma mignonne, dites-moi,

Vous campez-vous jamais sur la tête d'un roi,

D'un empereur ou d'une belle ? ‒

Je le fais, et je baise un beau sein quand je veux ;

Je me joue entre des cheveux ;

Je rehausse d'un teint la blancheur naturelle ;

Et la dernière main que met à sa beauté

Une femme allant en conquête,

C'est un ajustement des mouches emprunté.

Puis allez-moi rompre la tête

De vos greniers ! ‒ Avez-vous dit ?

Lui répliqua la ménagère.

Vous hantez les palais ; mais on vous y maudit.

Et quant à goûter la première

De ce qu'on sert devant les dieux,

Croyez-vous qu'il en vaille mieux ?

Si vous entrez partout, aussi font les profanes.

Sur la tête des rois et sur celle des ânes,

Vous allez vous planter, je n'en disconviens pas ;

Et je sais que d'un prompt trépas

Cette importunité bien souvent est punie.

Certain ajustement, dites-vous, rend jolie ;

J'en conviens : il est noir ainsi que vous et moi.

Je veux qu'il ait nom mouche ; est-ce un sujet pourquoi

Vous fassiez sonner vos mérites ?

Nomme-t-on pas aussi mouches les parasites ?

Cessez donc de tenir un langage si vain :

N'ayez plus ces hautes pensées.

Les mouches de cour sont chassées ;

Les mouchards sont pendus : et vous mourrez de faim,

De froid, de langueur, de misère,

Quand Phébus régnera sur un autre hémisphère.

Alors je jouirai du fruit de mes travaux :

Je n'irai, par monts ni par vaux,

M'exposer au vent, à la pluie ;

Je vivrai sans mélancolie :

Le soin que j'aurai pris de soin m'exemptera.

Je vous enseignerai par là

Ce que c'est qu'une fausse ou véritable gloire.

Adieu ; je perds le temps : laissez-moi travailler ;

Ni mon grenier, ni mon armoire,

Ne se remplit à babiller.