La Musique

By Maurice Rollinat

Written 1883-01-01 - 1883-01-01

À l'heure où l'ombre noire

Brouille et confond

La lumière et la gloire

Du ciel profond,

Sur le clavier d'ivoire

Mes doigts s'en vont.

Quand tes regrets et les alarmes

Battent mon sein comme des flots,

La musique traduit mes larmes

Et répercute mes sanglots.

Elle me verse tous les baumes

Et me souffle tous les parfums ;

Elle évoque tous mes fantômes

Et tous mes souvenirs défunts.

Elle m'apaise quand je souffre,

Elle délecte ma langueur,

Et c'est en elle que j'engouffre

L'inexprimable de mon cœur.

Elle mouille comme la pluie,

Elle brûle comme le feu ;

C'est un rire, une brume enfuie

Qui s'éparpille dans le bleu.

Dans ses fouillis d'accords étranges

Tumultueux et bourdonnants,

J'entends claquer des ailes d'anges

Et des linceuls de revenants ;

Les rythmes ont avec les gammes

De mystérieux unissons ;

Toutes les notes sont des âmes,

Des paroles et des frissons.

Ô Musique, torrent du rêve,

Nectar aimé, philtre béni,

Cours, écume, bondit sans trêve

Et roule-moi dans l'infini.

À l'heure où l'ombre noire

Brouille et confond

La lumière et la gloire

Du ciel profond,

Sur le clavier d'ivoire

Mes doigts s'en vont.