La neige
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
La neige, par le vent poussée,
Tombe du ciel voilé de deuil,
Et couvre la terre glacée
D'un funèbre et vaste linceul !
Quelle tâche effrayante et sombre
Cette nuit va-t elle accomplir ?
Pauvres morts, la neige, dans l'ombre,
Vient-elle vous ensevelir ?
Ah ! nos soldats luttent encore !
L'impitoyable Mort les suit !
Et chaque jour qui vient d'éclore
Prépare sa tâche à la nuit !
J'entrevois, comme dans un rêve,
Sous un suaire encor sanglant,
Ces plaines où parfois s'élève
Un léger monticule blanc !
Ce sont les morts que ces batailles
Jettent en pâture aux canons !
Le ciel leur fait des funérailles,
Et le vent murmure leurs noms !
Ils ne souffrent plus ; ils sommeillent
Mais ceux qui pour la même foi
Souffrent encore, ceux qui veillent,
O France, et combattent pour toi ?…
Oh ! ces longues nuits, cette neige.
Ce sol détrempé par les eaux,
Ce froid dont rien ne les protège,
Et qui les glace jusqu'aux os !
Torture lente, opiniâtre,
Où le plus courageux faiblit !…
Y songez-vous, auprès de l'âtre,
Dans la chaleur de votre lit ?
Vous qui n'aurez de la victoire
Que les fruits glorieux et doux,
Qui, loin des rives de la Loire,
Vivez en paix… y songez-vous ?…
Ah ! songez à l'âpre souffrance
De ce» corps à peine couverts ;
Que ceux qui défendent la France
Soient au moins sauvés des hivers !
Songez à ces nuits de décembre,
Aux frissonnements du matin.
Quand le froid raidit chaque membre.
Quand gronde le canon lointain !
N'attendez pas, pitiés stériles,
De lamentables lendemains ;
Regardez soldats et mobiles,
Et l'or va fondre dans vos mains !
Si vous espérez dans leurs armes.
Qu'en vous ils puissent espérer ;
Suffit-il de verser des larmes.
Quand c'est de l'or qu'il faut pleurer ?
Hélas ! c'est assez des blessures,
Sans le froid qui glace les cœurs ;
Préservez-les de ses morsures,
Si vous voulez qu'ils soient vainqueurs !
Couvrez, car cette heure est suprême
Leur misère et leur nudité
Du manteau béni par Dieu même,
Celui de la fraternité !
En sanglots que vos cœurs éclatent !
Donnez toujours ; donnez encor ;
C'est avec le fer qu'ils combattent ;
Vous devez combattre avec l'or !…
Oh ! l'épouvantable pensée,
Quand un spectre livide et bleu
De sa main encore gercée,
Vous accusera devant Dieu !
J'entends sa parole fatale ;
C'est vous qu'il désigne du doigt :
Dieu dit : Es-tu mort d'une balle ? —
Il répond : Je suis mort de froid !