La neige

By Maurice Rollinat

Written 1877-01-01 - 1877-01-01

Avec ma brune, dont l'amour

N'eut jamais d'odieux manège,

Par la vitre glacée, un jour,

Je regardais tomber la neige.

Elle tombait lugubrement,

Elle tombait oblique et forte.

La nuit venait et, par moment,

La rafale poussait la porte.

Les arbres qu'avait massacrés

Une tempête épouvantable,

Dans leurs épais manteaux nacrés

Grelottaient d'un air lamentable.

Des glaçons neigeux faisaient blocs

Sur la rivière congelée ;

Murs et chaumes semblaient des rocs

D'une blancheur immaculée.

Aussi loin que notre regard

Plongeait à l'horizon sans borne,

Nous voyions le pays hagard

Dans son suaire froid et morne.

Et de la blanche immensité

Inerte, vague et monotone,

De la croissante obscurité,

Du vent muet, de l'arbre atone,

De l'air, où le pauvre oiselet

Avait le vol de la folie,

Pour nos deux âmes s'exhalait

Une affreuse mélancolie.

Et la neige âpre et l'âpre nuit

Mêlant la blancheur aux ténèbres,

Toutes les deux tombaient sans bruit

Au fond des espaces funèbres.