La noël du prussien
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
C'était un gros gaillard bien frais,
Bien rose, bien joufflu… Sa face
Offrait une rondeur sans traits
Dans un blond cadre de filasse,
Et de toute sa carapace
S'exhalait une odeur de crasse
A vous foudroyer de trop près.
Il était joyeux, ce Barbare !
Maître du logis ravagé,
Il avait bien bu, bien mangé,
Et savourait un bon cigare,
Sur une causeuse allongé…
Le drôle avait une famille,
A ce qu'il paraît, tout là-bas,
Et pour fiancée une fille
Aux yeux faïence, aux lourds appas…
Donc il voyait dans la fumée
Du londrès qu'il déshonorait
Passer la maisonnette aimée !
De sa poche avec soin fermée
Il atteignit même un portrait,
Objet de son idolâtrie…
Une horrible photographie
De quelques sous, faite en un bourg
De la Saxe ou du Mecklembourg…
Heureux coquin ! De sa vachère
Il embrassa l'image chère,
Et sa lèvre aux rebords poilus,
Grasse encore de bonne chère,
Y mit quelques taches de plus…
—Vois-tu, Gretchen, dans cette France
Que notre vieux roi si pieux
Nous fait dévaster de son mieux,
J'ai connu plus d'une souffrance :
Mais j'ai conservé l'espérance
Qu'après avoir brûlé Paris
(Il faudra d'abord qu'on le pille)
Je pourrai sans doute au pays
Fêter la Noël en famille !…
Fêter la Noël, as-tu dit !
Soit ! tu la fêteras, bandit,
Mais dans un trou noir, sous la terre
Où tu pourriras solitaire,
Comme un chien galeux qu'on enterre
En quelque coin ; et sur ton corps,
Quand viendra la grande déroute,
La neige fondra goutte à goutte…
Ah ! c'est que Dieu nous doit les morts
De l'Allemagne qui nous souille !
Le jour où nous serons vengés,
C'est bien le moins que leur dépouille
Engraisse nos champs ravagés !…