La nuit de versailles
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
Le soir où ses drapeaux flottèrent sur Versailles,
Le roi Wilhelm alla visiter le palais.
Valet de la fortune, ayant d'autres valets,
Il marchait escorté des rois porte-ferrailles !
Badois, Wurtembergeois, Saxons et Bavarois,
Tous les coqs de combat des basses-cours vassales
Allaient, éperonnés, par la longueur des salles,
Et leur ombre, en fuyant, cassait sur les parois.
Seul, le maître marchait d'une âme décidée.
Il souriait d'un œil joyeusement vitreux.
Les demi-rois disaient, se consultant entre eux :
« Comme il va !Sans Bismark aurait-il une idée ? »
Déjà, dans la poussière humide des lointains,
Les glaces reflétaient des formes de Mêlées,
Et des rumeurs de bronze, à leurs pas réveillées,
Appelaient longuement des échos incertains.
Le silence gênait ces braconniers d'histoire.
Dans cette vastitude ils se sentaient nerveux :
Du coude ils se heurtaient ; les plis de leurs cheveux
Les blessaient ; leur voix même était déclamatoire
Et leur cinglait l'oreille, et vibrait !-Tous ces nains
Se hérissaient, cherchant un prétexte à leurs tailles.
Le vide faisait boule aux paumes de leurs mains.
Bref, ces guerriers juraient auprès de ces batailles !…
Ils s'en sentaient raillés jusqu'en leur avenir :
Leurs yeux, profanateurs d'un passé gigantesque,
Se débattaient, en proie au supplice dantesque
D'être contraints de voir — et de se souvenir !
Ils rôdaient, empêtrés dans ce Palais-Musée,
Comme des pompiers gris à travers des décors ;
Et l'Histoire de France en semblait amusée,
Et riait de les voir si Teutons de leurs corps !…
Wilhelm était plus calme étant plus prince en somme.
Il allait, dans ces lieux où le temps parle bas,
Bourdonnaillant ! D'ailleurs il ne s'arrêtait pas,
Ne se connaissant point en peinture ! Cet homme
A deux titres de gloire à mes yeux, deux s'entend !
D'abord il a prouvé qu'entre l'homme et le singe
Séparés par l'usage et le respect du linge,
L'intervalle est rempli par l'allemand-outang !
Ensuite,— et là surtout éclate sa victoire ! —
Il nous a résolu le problème nouveau,
Ci : « Tout peuple peut-il vaquer à son histoire,
« N'ayant pour empereur et chef — qu'un soliveau ? »
Les semi-majestés marchaient donc un peu lasses ;
Mais voici que Wilhelm, allant au-devant d'eux,
Fit : « Messieurs, saluez ! C'est la salle des Glaces !
« Longue de deux cent vingt-trois pieds sur trente-deux
« De large ; sa hauteur en mesure quarante !
« Elle n'a pas d'égale au monde, dit Bismark !
« La vue en est célèbre et s'ouvre sur le parc !
« Tout Potsdam là-dedans danserait la courante !
« Elle vous représente un denier bien joli !
« On m'en a dit le chiffre : il est seul un éloge.
« C'est ici que Louis le Grand reçut le doge
« (Seize cent quatre-vingt-cinq) Impériali !
« Puis les ambassadeurs de Siam, dont l'hommage
« (Seize cent quatre-vingt-six) fut un gros présent
« De lingots d'or, je crois !… Je n'ai pas bien présent
« Cet important détail d'histoire ! c'est dommage !
« D'autres faits se sont vus en des temps moins anciens
« Dans cette galerie !… Ils sont tous dans vos têtes !
« Et maintenant, Messieurs, vous savez où vous êtes,
« Entrez, et respectez les dorures ! J'y tiens ! »
La sueur sur leurs fronts perlait en gouttes larges :
« Sire ! pourquoi franchir ce seuil ? lui disaient-ils ;
« Ces miroirs sont braqués par des lutins subtils
« Ivres de réalisme et grands faiseurs de charges !
« Selon les procédés de Gall, l'extravagant,
« Ils font d'un profil d'homme un profil de grenouille !
« Le sceptre le plus gros s'y reflète en quenouille ;
« On s'y mire vainqueur, et l'on s'y voit brigand !
« Nos profils, Majesté, craignent la perspective !
« Une réduction est pis qu'une invective,
« Et nous ne pouvons pas songer, sans quelque effroi,
« Comme on peut raccourcir une tête de roi !
« Minuscule en français rime avec ridicule !
« Non, Sire ! même au prix des lingots de Siam
« Nous n'entrerons pas là ! notre fierté recule !…
« Ces faiseurs de portraits sont élèves de Cham !»
« C'est bon ! j'entrerai seul », dit le vieux chasseur d'hommes,
« Je ferai de l'histoire en homme incontesté ! »
La meute s'inclina, disant : « Sire, nous sommes
« Les humbles serviteurs de Votre Majesté !»
Et quand il eut ainsi renvoyé son escorte,
Wilhelm derrière lui s'en fut tirer la porte.
L'amante se dérobe aux désirs de l'amant
Dans les tumultueux bouillons des mousselines :
Telle, dans le duvet frissonnant des collines,
La nuit jetait sa gaze au front du firmament !
Mais, — soubrette gagnée aux étoiles,— la brise
Dispersa les derniers brouillards, d'un doigt mutin,
Et, dans la nudité de sa pudeur éprise,
La Nuit connut l'Azur et conçut le Matin !
Et tout fut submergé d'une lumière exquise !
Et, dans cette lumière où baignait le château,
On vit, réalisant l'idéal de Watteau,
La nature immortelle attifée en marquise !…
Bien poudrée, un bouquet d'astres entre les seins,
On eût dit que, parée au grand air de Versailles,
Elle voulut sacrer cet Éden de rocailles
Souillé par les regards de ces yeux d'assassins !
Hélas ! qui lavera tes mornes galeries ?
Vieux palais, tout rempli du culte d'Apollon !
Que les Muses n'ont pas de leurs fresques fleuries
Défendu pied à pied et salon par salon !
Qui lavera tes murs, tes festons, tes trophées,
Tes chapiteaux dorés et tes peaux de lions,
Et toute la féerie, ô Versailles ! des fées
Qu'on adorait jadis, et que nous oublions !
Saint-Cloud dévalisé croule dans les décombres,
Et tord aux vents d'avril son squelette vaincu !
Mais toi, Versailles, toi ! temple des grandes ombres,
Ils t'ont foulé du pied, — et tu t'es survécu !—
Lorsque Wilhelm fut seul dans le salon des Glaces,
Il prit un bon cigare et l'alluma ! — Mon Dieu
Vous, vous auriez tiré la pipe !— En un tel lieu
L'Empereur n'osa pas ! Les choses ont leurs places !
Ce fut donc un londrès choisi qu'il dégusta !
Pour être un empereur on n'en est pas moins faune !
Puis, songeant que sur lui planait l’œil d'Augusta,
Les reins droits, amplement, il marcha vers le trône,
Monta les six degrés recouverts d'un tapis
De Perse à trame d'or, semé de fleurs de soie
Et d'argent, et s'assit en s'écriant : « Tant pis !
« Mais sur un pareil trône il faut que je me voie ! »
« Charlemagne, pardon !… » débute Charles-Quint
Dans Hernani !-Le front plein de ce monologue ,
Le vieillard réfléchit qu'en ce cas analogue
Il ne s'agissait pas de faire l'arlequin.
Il fumait de l'histoire ! Il entrait dans son rôle
D'Empereur d'Allemagne et de « Moitié de Dieu ! »
L'avenir l'écoutait ! Et sa moindre parole
Devait être sublime et concordante au lieu.
Gêné, d'une fenêtre il leva les tentures,
Jusqu'au profond du parc s'épandaient par milliers
Noirs affûts de canons, blanchâtres cavaliers,
Pièces d'eau reflétant les croupes de montures !
Toute la Germanie était là, Hun et Goth ;
Donc l'empereur Wilhelm, s'appuyant sur le coude
Mélancoliquement, comme un enfant qui boude,
Loin de Bismark, pensif, dit :—
« Ich da, mein Gott ! »
Alors tout s'envola, cupidons et satyres ;
Lafontaine et Racine, et Molière et Boileau,
Épouvantés, bouchaient leurs oreilles martyres !
Seuls, les chevaux germains répondirent sur l'eau :
Ils avaient reniflé leur natal idiome.
– La langue a son parfum, dit l'auteur des Essais :
Mein Gott fleure allemand ! Mordieu, fleure français,
Et Wilhelm ne sent pas même odeur que Guillaume.
« — Moi, là ! » —
Le « moi » de l'homme est un gouffre sans fond ;
Le « moi » d'un empereur est un abîme énorme !
Plus il le comble, et plus il lui paraît profond !
Dès qu'un orgueil y sombre, un désir s'y reforme.
Son âme y tournoyait vertigineusement ;
Rêve équestre, il roulait portant l'histoire en selle !
Il sentait, il croyait sentir, cet Allemand
Que l'airain le prenait tout vif jusqu'à l'aisselle !
Il s'engonçait dans son orgueil ! Il eût voulu
Être à la fois moins grand pour s'admirer sans crainte,
Et plus grand pour pouvoir s'étonner !Son empreinte
L'extasiait ! Narcisse, il s'aimait en goulu !
Il se comparait même à soi, sans préférence !
Colossal, il voyait infinitésimal !
Son ombre lui semblait pleine de déférence,
Il parlait d'honorer sa mère, l'animal ! —
Il se plaçait en bronze aux quatre coins du globe
Avec quatre chemins l'indiquant sur un pieu !
D'un œil il essayait de voir l'autre en son lobe !
Il se trouvait si beau qu'il en croyait en Dieu !…
On naît roi comme on naît crétin ! Forme de crâne,
Dit Lavater. Aux fronts on connaît les instincts !
D'où vient pourtant qu'il est des crânes indistincts
Où la couronne va comme le bonnet d'âne ?
Wilhelm est couche-tôt : c'est un vieillard pieux :
Quand l'heure de dormir arrive, il faut qu'il dorme !
Puis l'orgueil assoupit comme le chloroforme,
Et l'Empereur sentait papilloter ses yeux.
-Au Théâtre-Français, je l'ai vu dans sa loge
Tomber gris de sommeil à ce même Hernani !
Et neuf heures venaient de sonner à l'horloge !
Il disparut avant que l'acte fût fini.
Le temps bailla neuf fois au cadran de Versailles,
Et déjà, par la lune éclairés à demi,
Tous les spectres fiévreux des tableaux de batailles
Se déroulaient au fond de ce crâne endormi !…
Et l'Empereur rêva que toutes les allées,
Tous les arceaux, tous les bosquets , tous les bassins
Et les moindres gazons et leurs moindres dessins
Étaient par ces tableaux submergés de mêlées…
De leur sommeil sacré réveillant ses enfants
Et toute sa légende, et toute son histoire ,
La France vomissait ses quatorze cents ans
Sur cette Barbarie, ivre de sa victoire !…
Francs, Carlovingiens, et Valois et Bourbons,
L'un avec sa framée et l'autre avec sa hache,
Tailladaient, pourfendaient, chacun selon sa tâche !
Dans la chair allemande ils entraient à grands bonds,
Et, désensevelis d'une terre flétrie,
Combattaient le dernier combat de la patrie !
« — De Moltke est là ! pensa le conquérant ; d'ailleurs
C'est un rêve ! Voyons venir ces batailleurs.
Des cadres entr'ouverts comme des ossuaires,
Dans le vent lumineux qui courbe leurs cimiers,
Emporte leurs chevaux et gonfle leurs suaires,
Clovis avec les Francs s'élancent les premiers.
Ceux de Martel, pareils à des remparts de glace,
Les suivent d'un seul bloc, — et le vent les enlace !
Aux appels répétés du magique oliphant
Roland a réveillé son oncle Charlemagne.
Et l'oncle, franchissant d'un saut plaine et montagne,
Lui répond dans la nuit : — « Me voilà, mon enfant ! »
Derrière lui les preux roulent dans l'avalanche
Imperturbablement, le poignet sur la hanche.
« — Mon neveu Frédéric, dit Wilhelm, vaut Roland,
Et je vaux Charlemagne avec mon Vaterland ! »
En cet instant passa le vieux Pierre l'Ermite,
Puis saint Bernard, et tous les prêcheurs du saint mythe
Suivis de ces soldats du Seigneur Jésus-Christ
Qui disaient : Dieu le veut ! comme on dit : C'est écrit !
Ensuite vint Philippe-Auguste de Bouvines,
Et Louis neuf, qui fut le Salomon chrétien,
Tout le cycle de ceux qui
menèrent à bien
La sainte invasion des croisades divines !…
« — Cette religion avait un certain cant,
Dit Wilhelm ; moi je suis pour Hegel, Fritz, pour Kant !
Duguesclin qui commence où Mac-Mahon termine,
Ancêtre de Bayard, l'ancêtre de Crillon,
Descendit fièrement dans le loyal sillon
Où marchent les guerriers à la superbe mine ;
Et comme il rejoignait Roland au fond du parc,
La Minerve chrétienne apparut ! Jeanne d'Arc ;
Et Dunois, la Trémouille, et la Hire, et Xaintrailles,
Pour la suivre semblaient dévêtir les murailles !…
« — Oui, dit Wilhelm, je sais, courage personnel ! ! !
Jeanne d'Arc est passée, et Krupp est éternel ! »
Mais voici qu'au milieu d'une rumeur de bronze,
Dans un signe de croix dissimulant ses yeux,
Sur l'ouate des airs glissa, silencieux,
Le bourgeois de génie appelé Louis onze !
« — Tu mens fort proprement pour un simple Attila !
Dit Louis. — L'autre fit : — Cousin, Bismark est là !»
Charles huit et Gaston de Foix vinrent ensuite !
Puis Bayard, qui mourut sans connaître la fuite !
François, de Marignan, et du camp du Drap d'or.
Charles-Quint était l'aigle, et François, le condor !
Enfin le Béarnais, fier coq ! roi de la poule
Au pot, et qui paya d'une hostie une ampoule,
Qui prit Paris,-ainsi qu'on le prend, — par amour,
Et de ce déshonneur sut lui faire un beau jour !…
« — La guerre, dit Wilhelm, a ses métamorphoses !
« Et le bombardement avance bien les choses ! »
Mais voilà que, sortant d'un lointain camaïeu,
Rouge sur un fond rouge, une forme de prêtre,
Sous la mitre portant la moustache du reître,
Nomma le cardinal Armand de Richelieu !
Sur la carte,— la sienne,— il montrait la Rochelle,
Et du pied écrasait un buste de Calvin.
Cette carte alignait, à ses coins lie-de-vin,
Des têtes de seigneurs comme degrés d'échelle !…
« — J'ai Bismark, dit Wilhelm avec un concetti :
Richelieu, près de lui, n'est qu'un Benedetti ! » —
Tout à coup, du profond des chambres transversales,
Une voix annonça :— « Le Roi ! » — Puis, d'autres voix,
En échos, coup sur coup, sonores par les salles,
«— Le Roi ! le Roi ! le Roi ! » comme un cor dans les bois !
Des deux ailes, sans choc, et roulant d'elle-même,
La grand'porte tourna sur ses gonds, et s'ouvrit. —
Et, debout sur le seuil, le front sans diadème,
Le Roi-Soleil parut, pâle, et se découvrit !
« — Étranger, dit Louis, vous occupez ma place !»
Et la cour ajoutait : « — Pour franchir nos salons
« Ne pouvait-il au moins s'essuyer les talons ?
« Ils dégouttent de sang ! on le suit à la trace ! »
« — Monsieur, reprit Louis, je suis encor debout !»
Mais Wilhelm demeurait assis, fier de son rêve !
Et Condé sur ses flancs cherchait déjà son glaive,
Quand Wilhelm s'écria : « — Je tiendrai jusqu'au bout !
« — Sais-tu bien que je suis du sang de Charlemagne,
« Et que, même après lui, l'on m'a nommé le Grand ? »
« — Moi, dit Wilhelm, je suis Empereur d'Allemagne !
« Nos deux gloires, cousin, marchent du même rang ! » —
« — Comment s'appelle-t-il ? » fit d'un geste d'épaules
Le Bourbon dédaigneux.
« — Je m'appelle Canon ! »
« — Et qu'a-t-il fait, dit l'autre avec un si beau nom ? » —
– « J'ai pris ta France, Sire, et j'en ai fait les Gaules !
« J'ai tué ton lion, vieux dompteur, et d'un coup !
« Quinze cent mille bras l'ont cerné dans ses jungles !…
« C'est sa peau maintenant que Bismark me découd ! »
« – Il dormait ? dit Louis ;— « Mieux !'il n'avait plus d'ongles ! »
« — De mon temps, fit le Roi, lorsqu'on était vainqueur
Dans ce noble tournoi qu'on appelle la guerre,
On ne détroussait pas les morts, Monsieur ! — Naguère
Avec moins de canons on avait plus de cœur !
De mon temps on savait respecter sa victoire,
Et l'on s'estimait mieux après s'être battu !
Les peuples contre qui l'on avait combattu
Pouvaient tranquillement reprendre leur histoire !
On vidait la querelle — et non pas le gousset !
Et l'on ne prenait pas d'assaut que les pendules !
L'épée aux reins, — et non aux coffres — s'émoussait,
Et l'honneur du soldat trouvait des gens crédules !
De mon temps on était pillard, non maltôtier !
Et lorsqu'on se volait c'était encore une arme !
On savait d'un sourire égayer le métier,
Mais on n'en faisait point mentir jusqu'à la larme !
L'incendie était chaste en ses sombres attraits,
Et laissait la main noire et non pas la main pleine !
De mon temps les combats éclataient dans la plaine ;
Et l'on était bardé de fer, — non de forêts !
De mon temps une épée avait dans des mains d'homme
A sa garde une vie, à sa pointe un trépas !
Et quand un ennemi vous en tendait la pomme,
Quoiqu'il demandât grâce, on ne l'égorgeait pas !
En ces jours on était moins savant qu'en les vôtres ;
Mais on était pourvu d'honneur et de renom !
J'en parle en connaisseur !-Vous me semblez, vous autres ,
Avoir pas mal changé cela, monsieur Canon !
Vous me semblez avoir déshonoré la guerre !
Vous me faites l'effet d'avoir eu des Rocrois
Assez… comment dirai-je ?… Ignobles ! – et je crois
Que vous assassinez, ou qu'il ne s'en faut guère !… »
« — Sire ! cria Wilhelm. — Monsieur, reprit Louis,
« Vous m'avez réveillé ! J'ai gouverné la France
« Soixante-quatorze ans ! Je la connais ! Je suis
« Son plus grand roi ! Bonsoir, monsieur, j'ai l'espérance !…
Et le roi disparut. « — Ce Bourbon eût été
« Un mauvais roi de Prusse ! Il est trop entêté
« Sur son honneur ! pensa l'empereur ! — Il abonde
« En utopie ! on voit qu'il vient de l'autre monde !
« Il m'est inférieur sur tous points, sauf sur un :
« Il a je ne sais quoi qui sent sa Palestine !
« Je suis Hohenzollern, mais je suis plus commun !…
« Je stériliserai cette race latine !… »
Et tandis qu'il songeait, descendit au champ clos,
Préparant à Voltaire une digne épopée,
Fontenoy, ce dernier triomphe de l'épée !… —
Quand Wilhelm releva ses regards demi-clos
Il vit que la Patrie alignait sa réserve :—
La Révolution française défilait !
Hoche ! Marceau ! Kléber ! tes premiers fils de lait,
O jeune République, et ta première verve !
Jeunes gens, ils avaient l'héroïsme joyeux,
Et dans leur Marseillaise on sentait l'âme éprise !
Au rabot du soupçon ils n'offraient point de prise !
Leur foi sonnait l'airain et chantait dans leurs yeux !
Ils n'avaient point d'aïeux étant aïeux eux-mêmes ;
Et de leur pauvreté superbe satisfaits,
Ils allaient, écrasant du pied les diadèmes,
Sans regarder de quoi les débris en sont faits !
Ces toiles qui semblaient fondre ensemble leurs nappes
En un tableau confus, mêlaient ceux de Valmy
Avec ceux de Fleurus, près de ceux de Jemmapes !
Du pas dont ils marchaient au canon ennemi
On comprenait qu'ayant décrété la victoire
Ils allaient dans la leur retailler notre histoire !…
— « Ces soldats, dit Wilhelm, sont des chefs aux fourriers —
« Équipés en dépit du bon sens ! C'est à peine
« Si messieurs Pichegru, Custine et Dumouriez
« Ont, par le froid qu'il fait, des tricots de bazaine ! »
– Mais déjà secouant les poudres du tombeau,
Et, d'un geste, entraînant Sieyès, Vergniaud et Barnave,
Un homme monstrueux, fait de boue et de lave,
S'élance, et l'ouragan reconnaît Mirabeau !
Pâle, derrière lui glisse ce Robespierre
Dont l'ombre fut Saint-Just ! Lanjuinais, Mounier,
Le jeune Lafayette auprès du vieux Dampierre,
Et Fabre d'Églantine auprès des deux Chénier !
Malouet, Pétion, Buzot, Barère, Romme,
Barbaroux, Condorcet, Merlin, Brissot, Garat !…
David, qui fit ceci : poétiser Marat !
Et madame Roland qui sut mourir en homme,
Qui dira tous les noms ? D'un seul regard songeur
La Liberté féconde embrassait sa famille !
Danton, dessourcillé, s'appuyait sur Camille,
Et Carnot regardait sombrer ceux du Vengeur !
Long fut ce défilé ! Dans le parc de Lenôtre
Wilhelm les regardait descendre, et haletant :
« Je ne me doutais pas que la France en eût tant !
« La noblesse du peuple est plus longue que l'autre ! »
Tout à coup, derrière eux, les fronts courbés au vent,
Les grenadiers velus laissent le pont d'Arcole !
A la vapeur de mort ils respirent, rêvant
Qu'ils étaient au tombeau prisonniers sur parole !
Et sur ces grenadiers, invisible et présent,
Comme en un ciel limpide on sent peser l'orage,
Plane mystérieux le génie écrasant
Du Corse inexpliqué dont le nom décourage !…
Hors du trône Wilhelm bondit épouvanté
Et courut tout hagard ouvrir une fenêtre,
Et la sueur sécha sur son front éventé !
La bataille était rude et paraissait renaître !
Tout à coup, secouant pour des labeurs nouveaux
Cette barbe du temps dont elles sont vêtues,
Il vit confusément se mouvoir les statues !…
– Apollon, du regard dirigeant ses chevaux ;
Hercule, dont le souffle ébranle la liane,
Et Bellone, et Pallas, et la vierge Diane,
Et Neptune, qu'emporte un quadrige marin,
Et tous les dieux de marbre et tous les dieux d'airain !
Les demi-dieux sortaient aussi de leurs rocailles.
Les Faunes chèvrepieds gambadaient belliqueux ;
Les Sirènes rampaient sur leurs anneaux d'écailles ;
Les Termes entraînaient leurs socles avec eux !
Et tous ils combattaient dans leur jeune allégresse,
Blancs sur la masse noire, et nus contre les coups ;
On eût dit qu'ils croyaient, en luttant avec nous,
Qu'en défendant la France ils prolongeaient la Grèce !…
« — A l'Exposition, songea Wilhelm, pendant
Qu'Alphand nous préparait des fêtes grandioses,
Je me souviens d'avoir vu des apothéoses
Finales ! Celle-ci peut leur faire pendant ! »
En ce moment un bruit vague, indéfinissable,
Grinça, pareil au cri d'un talon sur le sable ;
Et, dans l'obscurité d'un feuillage tremblant,
L’œil de Wilhelm heurta quelque chose de blanc !…
« — Oui, songeait-il, Paris alors était en fête !
« J'y fus, dans ma visite, excellemment reçu !
« Sans Bismark cependant je ne l'aurais pas faite,
« Puisque le plan de guerre était déjà conçu !… »
Le bruit devint semblable au chant du grillon, aigre
Et tenace ! La forme entrevue émergea,
Belle comme Apollon, nerveuse comme un nègre :
Un esclave accroupi, mais se dressant déjà !…
Wilhelm le regardait sans le voir, l'âme prise
Par le bruit grandissant, semblable à quelque brise
Soufflant dans le sifflet d'une porte !
« — Voici
« Qui m'agace, songeait le roi ; je m'en méfie !
« Les obus de Trochu viendraient-ils jusqu'ici ?
« Krupp m'aurait-il induit en erreur sur Reffye ? »
Et Wilhelm écarta les plis de son manteau,
Et, décuplant sa vue à l'aide d'un binocle,
Il vit à lui venir, aiguisant un couteau,
L'esclave magnifique accroupi sur son socle !…
« — Ce Dieu, murmura-t-il, se trompe de chemin !
« La bataille est là-bas ! Il vient en sens contraire ! »
Mais l'esclave venait toujours, et sans distraire
Les yeux de ce couteau qui grinçait dans sa main :
« — A qui donc en veut-il, fit le porte-couronne,
En reculant d'un pas au fond de la vapeur !
« Je suis vieux, et je dors, et nul ne m'environne !
« Holà ! réveillez-moi ! ce marbre me fait peur !… »
L'esclave était debout près de lui, l’œil austère :
Il prit l'homme aux cheveux, et le couteau brilla !…
« Qui donc es-tu gémit Wilhelm. » — « Le Prolétaire ! »
Et la gorge saignante encore, il s'éveilla !
L'aurore se glissait par les rimes des portes,
Et sur les pièces d'eau tranquillement penchés,
Les chevaux allemands, l'un à l'autre attachés,
Regardaient, en buvant, flotter les feuilles mortes.
Et les rois entouraient l'Empereur. « — Ce palais »,
Leur dit-il, « me paraît beau ! mais par représailles,
« Les tableaux sont affreux ! et les marbres très-laids !
« Le tout d'un goût douteux. Je n'aime pas Versailles !
« — Nous pouvons le brûler ! » sourit d'un air câlin
Le comte de Bismark-Schoenhausen, diplomate ;
« Et, quant aux objets d'art, je ne suis point Sarmate ;
« Sire, je vais les faire emballer pour Berlin ! »