La nuit d’hiver

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1830-01-01 - 1830-01-01

Qui m’appelle à cette heure et par le temps qu’il fait ?

C’est une douce voix, c’est la voix d’une fille.

Ah ! je te reconnais ; c’est toi, Muse gentille ?

Ton souvenir est un bienfait.

Inespéré retour ! aimable fantaisie !

Après un an d’exil qui t’amène vers moi ?

Je ne t’attendais plus, aimable Poésie ;

Je ne t’attendais plus, mais je rêvais à toi.

Loin du réduit obscur où lu viens de descendre,

L’amitié, le bonheur, la gaieté, tout a fui.

Ô ma Muse ! est-ce toi que j’y devais attendre ?

Il est fait pour les pleurs et voilé par l’ennui.

Ce triste balancier, dans son bruit monotone,

Marque d’un temps perdu l’inutile lenteur ;

Et j’ai cru vivre un siècle, enfin, quand l’heure sonne,

Vide d’espoir et de bonheur.

L’hiver est tout entier dans ma sombre retraite :

Quel temps as-tu daigné choisir ?

Que doucement par toi j’en suis distraite !

Oh ! quand il nous surprend, qu’il est beau le plaisir !

D’un foyer presque éteint la flamme salutaire

Par intervalle encor trompe l’obscurité ;

Si tu veux écouter ma plainte solitaire,

Nous causerons à sa clarté.

Petite Muse, autrefois vive et tendre,

Dont j’ai perdu la trace au temps de mes malheurs,

As-tu quelque secret pour charmer les douleurs ?

Viens ! nul autre que toi n’a daigné me l’apprendre.

Écoute ! nous voilà seules dans l’univers,

Naïvement je vais tout dire :

J’ai rencontré l’Amour, il a brisé ma lyre ;

Jaloux d’un peu de gloire, il a brûlé mes vers.

« Je t’ai chanté, lui dis-je, et ma voix, faible encore,

Dans ses premiers accents parut juste et sonore.

Pourquoi briser ma lyre ? elle essayait ta loi.

Pourquoi brûler mes vers ? je les ai faits pour toi.

Si de jeunes amants tu troubles le délire,

Cruel, tu n’auras plus de fleurs dans ton empire ;

Il en faut à mon âge, et je voulais, un jour,

M’en parer pour te plaire, et te les rendre, Amour !

Déjà je te formais une simple couronne,

Fraîche, douce en parfums. Quand un cœur pur la donne,

Peux-tu la dédaigner ? Je te l’offre à genoux ;

Souris à mon orgueil et n’en sois point jaloux.

Je n’ai jamais senti cet orgueil pour moi-même,

Mais il dit mon secret, mais il prouve que j’aime.

Eh bien ! fais le partage en généreux vainqueur :

Amour, pour toi la gloire, et pour moi le bonheur.

C’est un bonheur d’aimer, c’en est un de le dire.

Amour, prends ma couronne, et laisse-moi ma lyre ;

Prends mes vœux, prends ma vie ; enfin, prends tout, cruel !

Mais laisse-moi chanter au pied de ton autel. »

Et lui : « Non, non ! Ta prière me blesse ;

Dans le silence, obéis à ma loi :

Tes yeux en pleurs, plus éloquents que toi,

Révéleront assez ma force et ta faiblesse. »

Muse, voilà le ton de ce maître si doux.

Je n’osai lui répondre, et je versai des larmes ;

Je sentis ma blessure, et je maudis ses armes.

Pauvre lyre ! je fus muette comme vous !

L’ingrat ! il a puni jusques à mon silence.

Lassée enfin de sa puissance,

Muse, je te redonne et mes vœux et mes chants.

Viens leur prêter ta grâce, et rends-les plus touchants.

Mais tu pâlis, ma chère, et le froid t’a saisie !

C’est l’hiver qui t’opprime et ternit tes couleurs.

Je ne puis t’arrêter, charmante Poésie !

Adieu ! tu reviendras dans la saison des fleurs.