La pastorale de conlie

By Tristan Corbière

Written 1873-01-01 - 1873-01-01

Qui nous avait levés dans le Mois-noir — Novembre —

Et parqués comme des troupeaux

Pour laisser dans la boue, au Mois-plus-noir — Décembre —

Des peaux de mouton et nos peaux !

Qui nous a lâchés là : vides, sans espérance,

Sans un levain de désespoir !

Nous entre-regardant, comme cherchant la France…

Comiques, fesant peur à voir !

— Soldats tant qu'on voudra !… soldat est donc un être

Fait pour perdre le goût du pain ?…

Nous allions mendier ; on nous envoyait paître :

Et … nous paissions à la fin !

— S'il vous plaît : Quelque chose à mettre dans nos bouches ?…

— Héros et bêtes à moitié ! —

… Ou quelque chose là : du cœur ou des cartouches :

— On nous a laissé la pitié !

L'aumône : on nous la fit — Qu'elle leur soit rendue

A ces bienheureux uhlans soûls !

Qui venaient nous jeter une balle perdue…

Et pour rire !… comme des sous.

On eût dit un radeau de naufragés. — Misère —

Nous crevions devant l'horizon.

Nos yeux troubles restaient tendus vers une terre…

Un cri nous montait : Trahison !

— Trahison … c'est la guerre ! On trouve à qui l'on crie !…

— Nous : pas besoin… — Pourquoi trahis ?…

J'en ai vu parmi nous, sur la Terre-Patrie,

Se mourir du mal-du-pays.

— Oh, qu'elle s'en allait morne, la douce vie !…

Soupir qui sentait le remord

De ne pouvoir serrer sur sa lèvre une hostie,

Entre ses dents la mâle-mort !…

— Un grand enfant nous vint, aidé par deux gendarmes,

— Celui-là ne comprenait pas —

Tout barbouillé de vin, de sueur et de larmes,

Avec un biniou sous son bras.

Il s'assit dans la neige en disant : ça m'amuse

De jouer mes airs ; laissez-moi. —

Et, le surlendemain, avec sa cornemuse,

Nous l'avons enterré — Pourquoi !…

Pourquoi ? dites-leur donc ! Vous du Quatre-Septembre !

A ces vingt mille croupissants !…

Citoyens-décreteurs de victoires en chambre,

Tyrans forains impuissants !

— La parole est à vous — la parole est légère !…

La Honte est fille … elle passa —

Ceux dont les pieds verdis sortent à fleur-de-terre

Se taisent… — Trop vert pour vous, ça !

— Ha ! Bordeaux, n'est-ce pas, c'est une riche ville…

Encore en France, n'est-ce pas ?…

Elle avait chaud partout votre garde mobile,

Sous les balcons marquant le pas :

La résurrection de nos boutons de guêtres

Est loin pour vous faire songer ;

Et, vos noms, je les vois collés partout, ô Maîtres !…

— La honte ne sait plus ronger. —

— Nos chefs … ils fesaient bien de se trouver malades !

Armés en faux-turcs-espagnols

On en vit quelques-uns essayer des parades

Avec la troupe des Guignols.

— Le moral : excellent — Ces Rois avaient des reines.

Parmi leurs sacs-de-nuit de cour…

A la botte vernie il faut robes à traînes ;

La vaillance est sœur de l'amour.

— Assez ! — Plus n'en fallait de fanfare guerrière

A nous, brutes garde-moutons,

Nous : ceux-là qui restaient simples, à leur manière,

Soldats, catholiques, Bretons…

A ceux-là qui tombaient bayant à la bataille,

Ramas de vermine sans nom,

Espérant le premier qui vint crier : Canaille !

Au canon, la chair à canon !…

— Allons donc : l'abattoir ! — Bestiaux galeux qu'on rosse,

On nous fournit aux Prussiens ;

Et, nous voyant rouler-plat sous les coups de crosse,

Des Français aboyaient — Bons chiens !

Hallali ! ramenés ! — Les perdus … Dieu les compte, —

Abreuvés de banals dédains ;

Poussés, traînant au pied la savate et la honte,

Cracher sur nos foyers éteints !

— Va : toi qui n'es pas bue, ô fosse de Conlie !

De nos jeunes sangs appauvris,

Qu'en voyant regermer tes blés gras, on oublie

Nos os qui végétaient pourris.

La chair plaquée après nos blouses en guenille

— Fumier tout seul rassemblé…

— Ne mangez pas ce pain, mères et jeunes filles !

L'ergot de mort est dans le blé.