La pensée

By René-François Sully Prudhomme

Written 1867-01-01 - 1867-01-01

Un soir, vaincu par le labeur

Où s'obstine le front de l'homme,

Je m'assoupis, et dans mon somme

M'apparut un bouton de fleur.

C'était cette fleur qu'on appelle

Pensée ; elle voulait s'ouvrir,

Et moi je m'en sentais mourir :

Toute ma vie allait en elle.

Échange invisible et muet :

À mesure que ses pétales

Forçaient les ténèbres natales,

Ma force à moi diminuait.

Et ses grands yeux de velours sombre

Se dépliaient si lentement

Qu'il me semblait que mon tourment

Mesurât des siècles sans nombre.

« vite, ô fleur, l'espoir anxieux

De te voir éclore m'épuise ;

Que ton regard s'achève et luise

Fixe et profond dans tes beaux yeux ! »

Mais, à l'heure où de sa paupière

Se déroulait le dernier pli,

Moi, je tombais enseveli

Dans la nuit d'un sommeil de pierre.