La perle fraîche

By Armand Renaud

Written 1864-01-01 - 1864-01-01

Je ne voudrais point lâchement

Troubler ton âme, vierge pure

Qui passes sous le firmament

Jetant au vent ta chevelure.

A souffler l'orage en ton cœur

J'aurais plus de deuil que de joie ;

Dans la lutte une fois vainqueur,

Je m'apitoîrais sur ma proie.

Aussi, dans mes aveux, ton front

Ne puisera jamais ses fièvres ;

Mes yeux plus d'une fois luiront,

Rien ne sortira de mes lèvres.

Ou si je te donne un conseil,

Ce sera de n'ouvrir ton âme

Qu'à la vertu, tiède soleil,

Loin des tortures de la flamme.

Mais si tu sentais à ton tour

Le désir d'apprendre la vie,

De connaître le vaste amour

Dont tout pleure et que tout envie ;

Si, malgré les tourments nombreux,

Malgré les risques du naufrage,

Tu voulais, d'un pas valeureux,

Te lancer à travers l'orage,

Au passé calme dire adieu

Pour l'âcre vertige où l'on tremble,

Entrer dans le pays du feu,

Plus bas et plus haut tout ensemble,

Viens chez moi me trouver un soir,

Toute pâle de ta pensée,

Et dis-moi : « Je voudrais savoir, »

J'ai soif de l'ivresse insensée ; »

Ma chair palpite, mon cœur bat ; »

L'essaim des désirs m'environne. »

Emporte-moi vers le sabbat, »

Effeuille toute ma couronne. »

Alors je me prosternerai.

J'adorerai tes longues tresses,

Ton sein que rien n'a défloré,

Ta lèvre où dorment les caresses ;

Je te rendrai grâce à genoux

D'avoir préféré le poète

Pour entrouvrir ces bras si doux,

Pour écheveler cette tête.

Éden de pudeurs constellé !

Anxiété ! Métamorphose !

La neige au blanc immaculé

Me demandant son premier rose !

Ce seraient d'infinis regards,

Des confidences à voix basse,

Des chants et des soupirs épars,

Des ravissements dans l'espace ;

Toute l'extase des songeurs,

Tous les voluptueux mystères,

L'aurore aux timides rougeurs,

Le volcan aux bouillants cratères.

Et quand bien même je devrais,

La révélation finie,

Ne jamais te revoir après,

Jeune fille étrange et bénie,

Tu serais désormais pour moi

La vision que rien n'efface,

Le rayon polaire, la loi

Qui s'impose au cœur, quoi qu'il fasse ;

Et jusqu'au jour du sort commun,

Du départ pour les sombres grèves,

Je conserverais ton parfum

Au vase sculpté de mes rêves.