La petite ville

By Albert Delpit

Written 1870-01-01 - 1870-01-01

Contre un ils étaient venus mille !…

Mais combien d'entr'eux sont restés

Sous tes murs, ô petite ville,

Qu'Homère ou Dante auraient chantés ?

Combien sont tombés sous tes balles,

Frappés au cœur et sans souiller

Tes forteresses virginales

Que le Maudit veut violer ?

Combien reverront leur patrie

Pour raconter à leurs enfants

Comment deux mois, toujours meurtrie,

Toujours debout tu te défends ?

Tu n'étais qu'un, ils étaient mille,

De flamme et de fer hérissés ;

Tu n'avais, ô petite ville,

Que ton cœur, et ce fut assez !

Oh ! tant que vivra notre France,

Oh ! tant qu'elle ira l’œil fixé

Vers l'avenir comme espérance,

Comme regret vers le passé ;

Tant qu'elle pourra voir le monde,

Graviter docile à la voix

Qui sort de sa gorge profonde

Pour enseigner peuples et rois ;

Tant qu'elle régnera tranquille

Sous sa couronne de clarté ;

Si longtemps, ô petite ville,

Ton nom partout sera cité !

Les peuples poursuivront la route

Où le destin les a poussés,

En écoutant comme on écoute

L'enseignement des jours passés ;

Les générations humaines

Disparaîtront dans leurs tombeaux,

Ainsi qu'un amas d'ombres vaines

Que la Mort mène par troupeaux,

Et toujours on lira de même,

Les soirs d'hiver, à son foyer,

Cette Illiade sans poëme

Dont le chantre : est un peuple entier !

Contre un ils' étaient venus mille !…

Mais combien d'entr'eux sont restés

Sous tes murs, ô petite ville,

Qu'Homère ou Dante auraient chantés !