La Peur

By Maurice Rollinat

Written 1883-01-01 - 1883-01-01

Aussitôt que le ciel se voile

Et que le soir, brun tisserand,

Se met à machiner sa toile

Dans le mystère qui reprend,

Je soumets l'homme à mon caprice,

Et, reine de l'ubiquité,

Je le convulse et le hérisse

Par mon invisibilité.

Si le sommeil clot sa paupière,

J'ordonne au cauchemar malsain

D'aller s'accroupir sur son sein

Comme un crapaud sur une pierre.

Je vais par son corridor froid,

À son palier je me transporte,

Et soudain, comme avec un doigt,

Je fais toc toc toc à sa porte.

Sur sa table, ainsi qu'un hibou,

Se perche une tête coupée

Ayant le sourire du fou

Et le regard de la poupée ;

Il voit venir à pas rampants

Une dame au teint mortuaire,

Dont les cheveux sont des serpents

Et dont la robe est un suaire.

Puis j'éteins sa lampe, et j'assieds

Au bord de son lit qui se creuse

Une forme cadavéreuse

Qui lui chatouille les deux pieds.

Dans le marais plein de rancune

Qui poisse et traverse ses bas,

Il s'entend appeler très bas

Par plusieurs voix qui n'en font qu'une.

Il trouve un mort en faction

Qui tourne sa prunelle mate

Et meut sa putréfaction

Avec un ressort d'automate.

Je montre à ses yeux consternés

Des feux dans les maisons désertes,

Et dans les parcs abandonnés,

Des parterres de roses vertes.

Il aperçoit en frémissant,

Entre les farfadets qui flottent,

Des lavandières qui sanglotent

Au bord d'une eau couleur de sang,

Et la vieille croix des calvaires

De loin le hèle et le maudit

En repliant ses bras sévères

Qu'elle dresse et qu'elle brandit.

Au milieu d'une plaine aride,

Sur une route à l'abandon,

Il voit un grand cheval sans bride

Qui dit : « Monte donc ! Monte donc ! »

Et seul dans les châtaigneraies,

Il entend le rire ligneux

Que les champignons vénéneux

Mêlent au râle des orfraies.

Par les nuits d'orage où l'Autan

Tord sa voix qui siffle et qui grince,

Je vais emprunter à Satan

Les ténèbres dont il est prince,

Et l'homme en cette obscurité

Tourbillonne comme un atome,

Et devient une cécité

Qui se cogne contre un fantôme.

Dans un vertige où rien ne luit

Il se précipite et s'enfourne,

Et jamais il ne se retourne,

Car il me sait derrière lui ;

Car, à son oreille écouteuse,

Je donne, en talonnant ses pas

La sensation chuchoteuse

De la bouche que je n'ai pas.

Par moi la Norme est abolie,

Et j'applique en toute saison

Sur la face de la Raison

Le domino de la Folie.

L'impossible étant mon sujet,

Je pétris l'espace et le nombre

Je sais vaporiser l'objet,

Et je sais corporiser l'ombre.

J'intervertis l'aube et le soir

La paroi, le sol et la voûte ;

Et le Péché tient l'ostensoir

Pour la dévote que j'envoûte.

Je fais un vieux du nourrisson ;

Et je mets le regard qui tue

La voix, le geste et le frisson

Dans le portrait et la statue ;

Je dénature tous les bruits,

Je déprave toutes les formes,

Et je métamorphose en puits

Les montagnes les plus énormes.

Je brouille le temps et le lieu ;

Sous ma volonté fantastique

Le sommet devient le milieu,

Et la mesure est élastique.

J'immobilise les torrents,

Je durcis l'eau, je fonds les marbres,

Et je déracine les arbres

Pour en faire des Juifs-errants ;

Je mets dans le vol des chouettes

Des ailes de mauvais Esprits,

De l'horreur dans les silhouettes

Et du sarcasme dans les cris ;

Je comprime ce qui s'élance,

J'égare l'heure et le chemin,

Et je condamne au bruit humain

La bouche close du Silence ;

Avec les zigzags de l'éclair

J'écris sur le manoir qui tombe

Les horoscopes de la Tombe,

Du Purgatoire et de l'Enfer ;

Je chevauche le catafalque ;

Dans les cimetières mouvants

Je rends au nombre des vivants

Tous ceux que la mort en défalque ;

Et par les carrefours chagrins,

Dans les brandes et les tourbières,

Je fais marcher de longues bières

Comme un troupeau de pèlerins ;

Mais, le jour, je suis engourdie :

Je me repose et je m'endors

Entre ma sœur la Maladie

Et mon compère le Remords.