La Pipe

By Maurice Rollinat

Written 1883-01-01 - 1883-01-01

Quand l'uniformité m'écœure,

Dans la rue ou dans la maison,

Que de fois pour nuager l'heure

Je savoure ton cher poison !

Ô ma coupe de nicotine,

Mon regard jubile en suivant

Ta fumée errante et lutine

Comme l'onde et comme le vent !

Quel doux philtre dans ces bouffées

Que j'aspire par ton cou noir !

Seul avec toi, je vois des fées

Dansant au sommet d'un manoir.

Humant ton odeur tabagique

Plus subtile que des parfums,

Au milieu d'un rêve magique,

J'évoque mes amis défunts ;

Et ma spectrale bien-aimée,

Avec son regard alarmant,

Sur tes spirales de fumée

Flotte mystérieusement.

Ton brouillard est l'escarpolette

Qui berce mes jours et mes nuits ;

Tu chasses comme une amulette

Mes cauchemars et mes ennuis.

Et je cuis mon dégoût du monde

Dans ton fourneau large et profond :

Je trouve l'homme moins immonde

En te fumant, l'œil au plafond.

Tu montres à ma fantaisie

Qui s'enveloppe d'un linceul,

Des horizons de poésie

Où le vers s'ébauche tout seul ;

Et pour moi ta saveur bénie,

Délicieuse d'âcreté,

Conserve en sa monotonie

Une éternelle nouveauté !