La première

By Edmond Rostand

Written 1893-01-01 - 1893-01-01

Or, c'est Dieu qui fit la première,

Qui façonna son corps si cher

Lui-même, dans de la lumière,

Et pétrit son exquise chair.

Il mit sur sa peau de l'aurore

Et du soir d'été dans ses yeux,

Puis il tissa pour elle encore

Le soleil en rayons soyeux.

De ses adroites mains divines

Le bon Dieu sculptait, il dorait.

Et déjà le souffle odorait

Entre les lèvres purpurines.

Déjà l'œil charmant s'entr'ouvrait

Comme s'entr'ouvre une pervenche ;

Et du talon fin à la hanche

La ligne onduleuse courait.

Pâle aux musiques de l'orchestre

Qu'apportaient les vents attiédis,

Émerveillant le paradis

Qui n'était alors que terrestre,

Ève s'épanouit, semblant

Sous les branches, nue et pudique,

Un tel chef-d'œuvre doux et blanc

Que le lys murmura : « J'abdique ! »

Dieu, riant dans sa barbe, dit :

« Tu feras le bonheur de l'homme. »

Or, c'est elle qui le perdit

En lui faisant croquer la pomme.

A qui serait-il donc prudent

D'offrir le cœur et la chaumière ?

La première perdit Adam :

Et c'est Dieu qui fit la première !