La prière

By Anna Noailles

Written 1913-01-01 - 1913-01-01

Comment vous aborder, redoutable prière ?

Ce qu'il faudrait, mon Dieu, c'est ne rien demander

Qui n'ait votre impalpable et pensive lumière,

Et qui ne nous combatte au lieu de nous aider.

Qu'est-ce qui prie en moi, qu'est-ce qui vous implore,

N'est-ce pas ce désir qui ne s'est jamais tu,

Et qui, ayant lassé tous les échos sonores,

Vient à vous, plus secret, plus vaste et plus têtu ?

J'ai peur qu'on vous offense au fond des calmes sphères

Par le besoin que l'homme a d'être contenté,

Par cette pesanteur vers ce que l'on préfère,

Par l'exaltation de toute faculté !

Il faudrait le formel et morne sacrifice,

Le désert refusant la rosée et le vent,

L'extase aux yeux noyés, renonçant au délice

De toucher à la mort avec un cœur vivant.

Aussi je n'ose rien demander à l'espace,

Je sais que la prière est un pressant amour

Qui, comme l'épervier sur le troupeau qui passe,

Tombe du haut du ciel, plus rapide et plus lourd !

Rien n'est pur, rien n'est bon dans le souhait des êtres,

Puisque tout est besoin de calme ou de sanglot,

Ivresse d'absorber, de croître et de connaître,

Inguérissable attrait de la soif et de l'eau !

Les puissants animaux, désolés et sublimes,

Qui dardent dans mon cœur leurs vœux déchus, divins,

Ne me laisseront pas monter jusqu'à vos cimes

Sans que mon être entier ait apaisé leur faim !

Et puis, avec quels yeux et quelles mains humaines

Concevoir votre esprit, vos aspects, vos séjours ?

Parfois, en suffoquant, je pressens vos domaines

Quand il faut plus de place à mon extrême amour ;

Mais je n'offre jamais qu'une âme inassouvie

Qui vous exige ainsi qu'un plus vaste pouvoir,

Et qui, dépassant l'air, les formes et la vie,

Poursuit jusqu'en vous-même un éclatant savoir.

Pourtant, regardez-nous, sur les routes réelles

Où nous luttons, mêlés de constance et d'exil,

Accoutumés au sol et tentés par les ailes,

Absents de nous déjà, et vers vous en péril…

— Être toujours vaincu et ne pouvoir l'admettre,

Ne pas donner au sort notre consentement,

Et, quand de toute part la mort monte et pénètre,

Rire comme la mer en son blanc flamboiement !

Persévérer en soi malgré l'ardeur nouvelle,

Malgré l'arrachement et la mobilité,

Et sentir je ne sais quelle vie éternelle

Jaillir du seul effort humain d'avoir été.

Avoir toujours cherché, pressenti l'impossible

Comme un sûr continent épandu et dissous ;

Et partout exigé un amour réversible,

Qui fait que l'onde aussi aurait eu soif de nous ;

Errer dans les matins soulevés et bachiques

Qui semblent pleins de temps, d'espoir, de chauds conseils

Et ne plus leur livrer son âme nostalgique

Puisqu'aucun cœur ne bat derrière le soleil ;

Avoir vu peu à peu s'assombrir la nature

Sans pouvoir discerner, au long des frais matins,

Si c'est dans le regard ou les vastes verdures

Que le flambeau vivace et prudent s'est éteint ;

N'avoir jamais voulu mettre aucune défense

Entre sa libre vie et votre volonté,

Afin que votre active et confuse présence

Y jette son tumulte et son infinité ;

Avoir vraiment connu, dans des lieux héroïques,

L'appétit matinal et joyeux de la mort,

Et senti que la vie allégée et mystique

Fuyait vers quelque appel venu d'un autre bord,

Enfin, avoir porté la douleur exemplaire,

L'amour par qui l'on voit, l'on comprend et l'on sait,

Et vivre désormais dans le regret austère

De n'avoir pu mourir quand on se surpassait,

Voyez si ce n'est pas la plus pesante image

De l'âme se traînant jusqu'à votre inconnu,

Et, soulevant déjà l'éboulement des âges,

Vous présentant l'esprit comme un diamant nu.

— Être un tigre blessé, qui s'allonge et qui saigne

Dans vos forêts, mon Dieu, peu sûr d'être sauvé…

J'ai vu trop de repos chez ceux qui vous atteignent :

La sainteté n'est pas de vous avoir trouvé !…