La Putréfaction

By Maurice Rollinat

Written 1883-01-01 - 1883-01-01

Au fond de cette fosse moite

D'un perpétuel suintement,

Que se passe-t-il dans la boîte,

Six mois après l'enterrement ?

Verrait-on encor ses dentelles ?

L'œil a-t-il déserté son creux ?

Les chairs mortes ressemblent-elles

À de grands ulcères chancreux ?

La hanche est-elle violâtre

Avec des fleurs de vert-de-gris,

Couleurs que la Mort idolâtre,

Quand elle peint ses corps pourris ?

Pendant qu'un pied se décompose,

L'autre sèche-t-il, blanc, hideux,

Ou l'horrible métamorphose

S'opère-t-elle pour les deux ?

Le sapin servant d'ossuaire

Se moisit-il sous les gazons ?

Le cadavre dans son suaire

A-t-il enfin tous ses poisons ?

Sous le drap que mangent et rouillent

L'humidité froide et le pus,

Les innombrables vers qui grouillent

Sont-ils affamés ou repus ?

Que devient donc tout ce qui tombe

Dans le gouffre ouvert nuit et jour ?

— Ainsi, j'interrogeais la tombe

D'une fille morte d'amour.

Et la tombe que les sceptiques

Rayent toujours de l'avenir,

Me jeta ces mots dramatiques

Qui vivront dans mon souvenir :

« Les seins mignons dont tu raffoles,

« Questionneur inquiétant,

« Et les belles lèvres si folles,

« Les lèvres qui baisèrent tant,

« Toutes ces fleurs roses et blanches

« Sont les premières à pourrir

« Dans la prison des quatre planches,

« Que nulle main ne peut ouvrir.

« Mais, quant à l'âme, revit-elle ?

« Avec son calme ou ses remords,

« Faut-il crier qu'elle est mortelle

« Ou qu'elle plane sur les morts ?

« Je ne sais ! Mais apprends que l'ombre

« Que l'homme souffre en pourrissant :

« Le cadavre est un muet sombre,

« Qui ne dit pas ce qu'il ressent ! »