La rade de vigo

By Alfred Busquet

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

Me voici de retour, et j’aperçois la rade

De Vigo, du sommet d’un mont que j’escalade.

Spectacle inattendu, rêve étoilé, vermeil

Enchantement ! miroir inondé de soleil !

Tout au loin par delà les collines bleuâtres

Qui vont jusqu’à la grève en longs amphithéâtres.

Par delà les ravins et les bois d’orangers

Tout remplis de senteurs et d’oiseaux étrangers.

La mer — est-ce la mer ? — L’Océan qui s’avance.

S’arrondit, résumé de la nature immense.

Au fond de l’entonnoir verdoyant, est-ce un puits

De l’Inde, est-ce le ciel dans l’épaisseur des nuits.

Ou n’est-ce pas plutôt le bouclier d’Achille

Que Thétys oublia sur les bords de Sicile,

Et qui reluit dans l’herbe avec des feux démens ?

La ville est assoupie au bord des flots dormans.

Seuls les oiseaux de mer, plus drus que les abeilles.

Avec des airs perçans sur les vagues vermeilles

S’ébattent, blancs flocons sur de blanches toisons.

On les voit voltiger à tous les horizons

Et dans la profondeur du flot laver leur plume.

On ne les poursuit pas. Ce n’est pas la coutume

Ici de tourmenter les oiseaux du bon Dieu.

Aussi les voyez-vous, familiers en ce lieu.

Et leur reconnaissance à s’expliquer féconde.

Multiplie à plaisir de longs ébats sur l’onde.

Par la passe du sud et la passe du nord.

Deux vaisseaux étrangers s’avancent vers le port ;

L’un vient de l’Inde et l’autre a quitté la Havane ;

La chaudière s’éteint, le drapeau se pavane

A l’arrière, et bientôt les pauvres passagers

Vont toucher terre à bord des canots messagers.

Le peuple sur le môle est assis et regarde

Nonchalamment. Heureux sont les soldats de garde !

Le fusil dans un coin, la cigarette aux dents,

Ils causent, ils n’ont pas de soucis imprudents.

C’est pour eux que le ciel a fait ces belles choses.

Les femmes, le printemps, les oranges, les roses.

Et la sérénité d’un climat enchanteur

Où dormir au soleil est le plus grand bonheur.